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Un dernier battement pour Noor
Clermont-Ferrand, service de cardiologie, un mardi de février.
Je m'appelle Léa Vasseur, j'ai trente-deux ans, et je revois encore le couloir carrelé où le docteur Imbert m'a arrêtée, une enveloppe cachée derrière le dos comme un enfant qui a fait une bêtise.
Mais il faut que je recommence par le début, sinon rien de tout ça n'a de sens.
Avec Samir, on s'était mariés trois ans plus tôt, à la mairie du 3e, un samedi de juin où il pleuvait à verse et où personne ne s'en souciait. Lui, il réparait des bus pour la RATP depuis douze ans, moi je tenais la caisse d'une pharmacie rue de Charonne. On n'avait rien de spectaculaire. On avait juste décidé, après trois ans d'essais, de tests négatifs et de larmes dans la salle de bain, que ce serait pour de vrai : j'étais enceinte. Sept semaines. On a pleuré de joie devant l'écran de l'échographe, Samir serrant ma main si fort que j'ai eu une marque pendant deux jours.
Six mois plus tard, mon ventre était bien arrondi, et Samir a commencé à se plaindre de douleurs dans le dos qu'il mettait sur le compte du travail. Un vendredi, après une prise de sang de routine, on nous a convoqués tous les deux dans un petit bureau du CHU Gabriel-Montpied. Le médecin a parlé de leucémie myéloïde, d'une forme agressive, de trois mois, peut-être quatre.
Notre fille naîtrait probablement sans son père.
Ce soir-là, on est restés sur le balcon de notre appartement, rue Fontgiève, emmitouflés dans la même couverture parce qu'on n'avait pas le courage de rentrer se coucher. Samir a posé sa main sur mon ventre, là où le bébé donnait des coups de pied réguliers, presque rageurs.
— Si mes organes sont encore bons, le jour où ça arrivera, je veux les donner, a-t-il dit.
— Arrête, Samir. Pas maintenant, pas pendant qu'elle bouge.
— C'est justement pour ça que je dois le dire maintenant. Si je ne peux pas rester pour la voir grandir, je veux au moins qu'un autre père reste pour la sienne.
Les semaines ont filé plus vite que les médecins ne l'avaient annoncé. Vers mon huitième mois, c'est moi qui lui boutonnais sa chemise, mes mains tremblant presque autant que les siennes. Il s'arrêtait au milieu du couloir pour respirer, une main sur le mur. Je faisais semblant de ne pas avoir peur, parce qu'il en portait déjà assez pour nous deux.
Trois semaines avant sa mort, Samir a commencé à demander des entretiens en privé avec le docteur Imbert, son hématologue. Chaque fois que je demandais de quoi ils parlaient, il me prenait la main et murmurait seulement :
— Il y a quelque chose que je dois organiser, Léa. Fais-moi confiance.
Il est mort un mercredi soir, à l'hôpital, ma main serrée dans la sienne jusqu'à ce que les doigts deviennent froids. Quand l'infirmière coordinatrice m'a tendu les papiers de don d'organes, les mots dansaient devant mes yeux noyés de larmes. Tout en moi hurlait de ne pas le laisser partir. Mais j'ai signé, parce que c'était sa dernière volonté, et qu'on ne refuse pas ça à quelqu'un qu'on aime.
Je croyais que le pire moment de ma vie venait de passer.
En sortant de l'hôpital, sous le crachin de février, j'ai entendu des pas rapides derrière moi. Le docteur Imbert, le visage blême, une main cachée dans le dos de sa blouse.
— Madame Vasseur, attendez.
Il a sorti une petite enveloppe, mon prénom écrit dessus de l'écriture penchée de Samir, celle qu'il utilisait pour les listes de courses et les mots doux glissés sous mon oreiller.
— Samir m'a donné ça il y a trois semaines. Il m'a fait promettre que vous ne l'auriez qu'après. Qu'après qu'il soit parti.
J'ai pressé l'enveloppe contre ma poitrine, debout sur le parvis, sous l'auvent, trop effrayée pour l'ouvrir tout de suite. Imbert est resté là, silencieux, comme s'il savait que partir aurait été une trahison de plus.
J'ai fini par déchirer le rabat dans la voiture, moteur éteint, parking du CHU, pluie sur le pare-brise.
« Si tu lis ceci, c'est que je n'aurai pas eu la chance de rencontrer notre fille. Je suis désolé. Désolé de ne pas être là pour ses premiers pas, sa première rentrée, le jour où elle t'appellera en pleurant parce qu'elle sera tombée amoureuse pour la première fois.
Mais ne laisse pas mon absence devenir le centre de sa vie. Dis-lui que je l'aimais avant même d'avoir vu son visage. Dis-lui que chaque coup de pied que j'ai senti, je l'ai gardé comme un cadeau.
J'ai aussi demandé au docteur Imbert de te cacher quelque chose jusqu'à la fin. Je voulais que mon dernier don ne soit pas juste un geste médical. Je voulais que tu saches que, quelque part en France, grâce à moi, une autre famille aura un peu plus de temps ensemble. »
Imbert m'a posé la main sur l'épaule à travers la vitre baissée. Je pleurais, mais pas de l'avoir perdu — ça, je le savais déjà, cette douleur-là ne me quitterait jamais. Je pleurais parce que même à la fin, Samir avait trouvé un moyen de continuer à donner.
Les mois ont passé. J'ai accouché un matin d'avril à la maternité de l'Hôtel-Dieu, une petite fille de trois kilos deux que j'ai appelée Noor, comme il l'avait souhaité. Je l'ai serrée contre moi et j'ai chuchoté :
— Ton papa n'a pas pu rester. Mais il s'est arrangé pour que son amour, lui, reste.
Pendant un an, j'ai cru que l'histoire s'arrêtait là, dans cette phrase. Je me trompais.
Noor avait quatorze mois quand l'Agence de la biomédecine m'a contactée. Une lettre officielle, polie, presque timide : une femme souhaitait, si je l'acceptais, correspondre de façon anonyme avec moi, pour me remercier. Son mari, quarante et un ans, père de deux enfants à Riom, avait reçu le cœur de Samir. Sans cette greffe, il serait mort dans la semaine.
J'ai hésité trois jours avant de répondre. Puis j'ai écrit une lettre, courte, et j'ai reçu la sienne deux semaines plus tard.
On s'est finalement rencontrées un samedi de septembre, sur un banc du jardin Lecoq, parce qu'aucune de nous n'avait voulu imposer un lieu à l'autre. Elle s'appelait Camille. Elle a posé sa main sur sa poitrine en s'approchant, comme pour me montrer où battait, désormais, le cœur de mon mari.
— Je l'entends tous les soirs quand je m'endors contre lui, m'a-t-elle dit. Je voulais que vous sachiez qu'il ne s'est pas arrêté. Il bat juste ailleurs, maintenant.
J'ai posé Noor sur mes genoux. Elle a tendu sa petite main vers Camille, sans peur, comme les bébés le font parfois, sans savoir pourquoi.
Je n'ai pas pleuré cette fois. J'ai juste pris la lettre de Samir, celle que je garde pliée dans mon sac à main depuis dix-huit mois, et je l'ai montrée à Camille. Elle a lu la dernière phrase à voix haute, celle sur l'autre famille qui aurait un peu plus de temps ensemble.
— C'était vous, ai-je dit. C'était vous, cette autre famille.
On s'écrit toujours, une fois par mois. L'année prochaine, pour l'anniversaire de ses cinq ans, Noor rencontrera les enfants de Camille. Je ne sais pas encore ce que je leur dirai sur leur père. Mais je sais exactement ce que je dirai à Noor : que son papa, un soir d'hiver sur un balcon de Clermont-Ferrand, avait déjà décidé, avant même sa naissance, de continuer à veiller sur quelqu'un.
