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La petite fille au sac à dos licorne
Thomas n’était pas du genre à paniquer. Mais là, figé au milieu du brouhaha de la grande cour, son cœur tambourinait contre ses côtes comme s’il allait les briser.
Louise avait disparu.
Il fixait l’endroit précis, sous le marronnier près du vieux portail métallique, où il l’avait vue serrer son cartable rose contre elle trente secondes auparavant. Il avait juste voulu lui acheter une bouteille d’eau fraîche à la buvette. Juste trente secondes. Et le vide, ce vide béant à la place de sa fille, lui tordait l’estomac bien plus que la chaleur écrasante de ce début juin.
— Louise ! appela-t-il, la voix déjà rauque.
Rien que des rangées de cartables neufs qui sautillent, des rubans dans les cheveux, des cris aigus d’enfants surexcités par la kermesse de fin d’année. Il pivota sur lui-même, complètement affolé, et se mit à fendre la foule en répétant le prénom de sa gamine comme une prière. Les gens le regardaient à peine, occupés à prendre des photos de ce joyeux chaos.
Il courut presque vers le bâtiment principal où se tenait la première porte ouverte des classes de CP. Dans le hall, une femme brune aux lunettes cerclées de rouge rassemblait une grappe d’enfants surexcités autour d’elle avec l’autorité douce d’une institutrice habituée au tumulte.
Thomas s’approcha d’elle d’un pas si grand que l’un des petits garçons assis par terre faillit en perdre son gâteau au chocolat.
— Il faut m’aider, ma fille a disparu, lâcha-t-il d’une traite sans même se présenter.
La femme, qui s’appelait Madeleine Chartier et qui, pour l’instant, ne se souvenait pas l’avoir croisé, sursauta. C’était sa toute première rentrée en tant que titulaire de ce CP dans cette école du quartier du Panier à Marseille, et tout lâcher pour une disparition n’était pas du tout dans ses plans pour cette après-midi.
— Calmez-vous, monsieur. De quelle enfant parlez-vous ? demanda-t-elle en posant une main rassurante sur son avant-bras. Tout le monde est là, la classe va commencer, je viens de faire l’appel…
— Je m’en fiche de votre appel, elle est peut-être perdue dehors ! Elle a sept ans, elle est toute menue, des grands yeux marron et un cartable rose avec une licorne argentée dessus, vous voyez, c’est pas possible de louper ça !
Il avait presque crié. Quelques enfants s’étaient tus pour les observer. Madeleine inspira un bon coup, le genre d’inspiration qu’elle retenait face aux parents trop nerveux, et parcourut du regard les cavalières en miniature qui trottaient autour d’elle.
— Un sac avec une licorne, j’en compte déjà six ici, monsieur. C’est le modèle de l’année, désolée. Portait-elle un chapeau ? Un noeud spécial ?
Thomas se figea, les joues en feu.
Le noeud. Il avait passé vingt bonnes minutes ce matin-là à galérer avec le ruban en satin dans les cheveux de Louise — un ruban jaune paille enroulé autour de la queue-de-cheval haute. Et là, sous le coup de la panique, son cerveau n’avait pas été foutu de lui souffler ce détail essentiel.
— Jaune, lâcha-t-il, le ruban est jaune paille. Et elle a une dent de devant qui bouge, et une grande peur des guêpes, alors quand elle en voit, elle se fige comme une statue ou elle part en courant sans prévenir, je lui ai dit cent fois de pas bouger mais… bon sang, il y a des guêpes dans le patio, et le portail est resté ouvert et…
Madeleine l’interrompit d’un geste ferme.
— Stop. Une queue-de-cheval avec un ruban jaune, c’est bien plus utile, ça. Attendez-moi.
Elle traversa le hall, interpella une ATSEM, lui confia la marmaille restante d’une voix basse et pressante, puis revint vers Thomas. Elle n’était pas beaucoup plus âgée que lui, trente ans peut-être, des yeux noisette qui ne souriaient pas du tout à cet instant.
— Vous savez quoi, monsieur ? Je crois qu’on va faire le tour ensemble. Le parking arrière et le petit bois sont interdits aux enfants, mais on n’est jamais trop prudents. En revanche, vous allez me dire la vérité : vous l’avez laissée seule ?
— Juste pour lui prendre à boire, souffla-t-il en se détestant un peu plus à chaque syllabe.
Ils partirent d’un pas rapide, longeant les murs chauds de l’école maternelle, puis l’allée qui menait à la cour arrière. Le gravier crissait sous leurs pas, et seul le ronronnement assourdi de la ville, au loin, perçait le silence pesant. Thomas scrutait chaque buisson, appelait à intervalles réguliers, la voix de plus en plus étranglée.
Soudain, tout au bout du sentier, près du grand platane dont les racines soulevaient le bitume, une petite silhouette apparut derrière le mur de la cantine.
Le ruban jaune.
Thomas sentit un soulagement si violent qu’il manqua de s’étouffer. Il se précipita vers Louise, le cœur prêt à exploser, et s’accroupit en la serrant tellement fort qu’elle protesta en gigotant.
— Où t’étais passée, ma puce ? Tu m’as fait une peur bleue, je t’avais dit de m’attendre sous l’arbre, jamais de la vie t’as le droit de partir comme ça !
Louise, tout essoufflée, tenta de repousser doucement les bras paternels pour s’écarter un peu.
— Papa, papa, attends, faut que tu grimpes, y a un tout p’tit chat là-haut et il arrive pas à descendre tout seul.
Elle pointa du doigt le haut du platane. Effectivement, à presque trois mètres du sol, un greffier minuscule, blanc et tigré de roux, était collé à une branche, miaulant faiblement toutes les cinq secondes.
Madeleine, qui les avait rejoints, leva les yeux vers le chaton chétif, puis vers les branches les plus proches du tronc.
— Il a dû être poursuivi, lâcha-t-elle. Par le chien des voisins, peut-être, il traverse souvent la clôture de la placette.
— C’est ça, dit Louise, y avait un chien tout noir avec une langue qui pend, très grand, et il aboyait après le chat, alors j’ai tapé dans mes mains très très fort et j’ai dit : « Va-t’en, gros chien, mon papa il va arriver ! » Et il est parti.
Thomas la regarda, partagé entre la fierté et l’envie de la gronder pour le restant de ses jours.
— Louise, tu as couru après un chien énorme pour protéger un chat ? Tout ça pendant que je cherchais des bouteilles d’eau ? Tu imagines ce qui aurait pu arriver ?
— Mais je voulais pas qu’il se fasse manger, plaida-t-elle du haut de ses bottines à paillettes.
Pendant ce temps, Madeleine s’était rapprochée de l’arbre et évaluait la situation en silence. L’institutrice, toute menue et sportive, glissa ses ballerines dans une anfractuosité du tronc, attrapa une branche basse et se hissa en deux mouvements fluides. Sa robe d’été jaune citron protesta un peu, mais elle s’en moquait totalement.
— Qu’est-ce que vous faites ? demanda Thomas, médusé.
— Je ne vais quand même pas vous demander de monter avec vos épaules de déménageur, vous casseriez tout. Tenez-moi plutôt l’échelle, façon de parler !
En trois prises, Madeleine se retrouva assise sur la branche maîtresse, à portée de main du petit greffier. Louise en bas, les mains croisées sur la bouche, retenait son souffle.
— Doucement, mon tout petit, viens par là, chuchota Madeleine en avançant la main avec une infinie patience.
Le chaton hésita, une patte en l’air, puis, d’un bond maladroit, se réfugia dans le creux de son coude. Madeleine l’attrapa délicatement contre elle, l’assura dans le pli de son épaule, et redescendit sous le regard admiratif de la fillette.
— Incroyable, s’exclama Louise en sautillant. Vous êtes comme une héroïne, madame !
— Juste madame Chartier, dit Madeleine un peu essoufflée en posant pied à terre. Tiens, il est pour toi, maintenant, cet acrobate.
Louise prit le chaton avec une délicatesse presque solennelle et le blottit contre son cartable licorne. La bestiole se mit immédiatement à ronronner, un petit moteur irrégulier qui faisait tout vibrer.
Thomas passa une main dans ses cheveux en sueur, puis regarda Madeleine comme on regarde quelqu’un qui vient de sauver bien plus qu’un animal.
— Euh… merci. Vraiment. Pour tout. La recherche, la grimpe, pour ne pas m’avoir pris pour un père complètement nul quand j’ai paniqué…
— Vous avez paniqué comme n’importe quel parent qui tient à son enfant, le coupa-t-elle. Et votre fille est un petit bout de femme assez incroyable, elle a mis un chien en fuite et sauvé une vie avant même de savoir lire. C’est plutôt bon signe, non ?
Louise se campa fièrement devant eux, le chaton calé dans les bras.
— On peut le garder, dis, papa ? Il a pas de maman, je crois. Et nous non plus, hein, la maman elle est partie à Perpignan y a très longtemps, alors ça va, on a un peu de place à la maison, hein, dis ?
Thomas rougit jusqu’aux oreilles. Cette histoire de divorce brutal, balancée comme ça à l’institutrice du CP. Mais Madeleine ne cilla pas. Elle s’accroupit à la hauteur de Louise, remit en place une mèche échappée du ruban jaune.
— Tu sais, un chat, c’est très sérieux. Il faut le nourrir, nettoyer sa litière, l’emmener chez le vétérinaire… Mais si ton papa est d’accord, moi je crois que ce petit-là n’attendait que toi.
Elle avait dit ça très calmement, le regard tourné vers Thomas avec une question muette empreinte d’une douceur inattendue. Il hocha la tête, vaincu.
— D’accord.
— Ouiii ! Merci, papa ! Merci, madame Chartier ! Je vais l’appeler Marcel, parce qu’on est à Marseille et que c’est un nom qui claque bien pour un héros.
Cette fois, Madeleine éclata d’un rire franc et clair qui résonna contre le mur d’enceinte de l’école. Thomas, lui, la regardait alternativement, elle et sa fille, avec une reconnaissance qui lui faisait chaud dans la poitrine.
Les semaines qui suivirent furent assez étranges. Thomas se mit à venir chaque soir récupérer Louise devant la grille. Il arrivait toujours un peu trop tôt, traînait devant le panneau d’affichage des menus de la cantine, et quand la cloche sonnait, il échangeait toujours deux mots avec Madeleine. Ils parlaient d’abord des progrès faramineux de Louise en lecture, puis de Marcel qui grossissait à vue d’œil, ensuite des marchés du samedi sur le Vieux-Port.
Jusqu’au jour où il arriva avec non pas un, mais deux gobelets de café.
— Alors, pas de chat perché, aujourd’hui ? demanda Madeleine en acceptant le café avec un sourire.
— Non, juste moi. Enfin, Louise, la routine. Et puis je me disais… euh.
Il s’embrouilla un peu. Reposa son gobelet sur le muret, se gratta la nuque, cette attitude de grand gaillard soudain redevenu adolescent devant la fille qui lui plaît.
— Je me disais que ça fait deux mois, et vous n’avez toujours pas rencontré Marcel officiellement. Louise vous réclame très souvent, elle dit que depuis que sa mère est partie, c’est la première fois qu’une grande personne l’écoute comme ça. Alors voilà, est-ce que vous accepteriez de dîner avec nous un soir ? Chez moi, rue des Muettes, je fais des pâtes à la carbonara très correctes.
Madeleine s’accorda quelques secondes pour répondre, le temps de voir danser les reflets du couchant dans les yeux de Thomas. Elle reposa son gobelet vide.
— Donc, le programme c’est pâtes, devoirs de lecture de Louise, et séance de ronronnement thérapeutique avec Marcel ?
— Exactement.
— Alors dites-moi, monsieur Blanchard, est-ce que ça vous arrive de savoir où vous mettez les pieds, quand vous proposez les choses ?
— Presque jamais, avoua-t-il.
Elle sourit, enfonça les mains dans les poches de sa robe.
— Bon. Samedi, alors. Et prévoyez du parmesan en plus.
Le samedi fut un succès. Puis il y en eut un autre. Puis les sorties dominicales au parc Borély, où Marcel, désormais grand et fier, gambadait au bout d’une laisse tandis que Louise apprenait à Madeleine le nom des poissons du bassin. Lentement, les silences n’eurent plus besoin d’être remplis, et les mains finirent par se chercher toutes seules, comme une évidence.
Un an presque jour pour jour après la kermesse, Thomas attendit que Louise soit couchée et que Marcel se love sur le canapé pour s’asseoir à côté de Madeleine sur le balcon qui surplombait la rue calme. L’air sentait le jasmin.
— Tu sais…, commença-t-il en sortant de sa poche un petit écrin un peu abîmé, le même qui dormait au fond de son tiroir depuis des mois. Louise m’a posé une question hier. Elle m’a dit : « Papa, est-ce que c’est bientôt qu’on va demander à Madeleine d’être notre maman ? » Et j’ai trouvé que c’était une excellente question.
Il ouvrit l’écrin. Le saphir minuscule brillait doucement sous la guirlande lumineuse du balcon.
Madeleine ne dit rien tout de suite. Puis elle tendit la main, regarda la bague dans la paume de Thomas plutôt qu’à son doigt.
— Si c’est pas malheureux, murmura-t-elle, la gorge serrée. Moi qui croyais que les chats perchés ne portaient pas bonheur.
— Alors, c’est oui ? demanda-t-il, le souffle un peu suspendu.
Elle hocha la tête, incapable de prononcer un mot de plus.
Le mariage eut lieu au début de l’automne, à la mairie de secteur, avec Louise en mini-mariée à ruban jaune et Marcel en invité d’honneur contraint de rester dans sa cage de transport durant la cérémonie. Au moment de l’échange des alliances, Louise s’avança solennellement, le coussinet de velours entre les mains, et, au lieu de retourner s’asseoir, se campa devant Madeleine pile au moment où celle-ci reprenait son souffle.
La petite fille se hissa sur la pointe des pieds.
— Maintenant que t’es la dame de papa, et aussi ma dame à moi un peu, est-ce que je peux t’appeler maman pour de vrai ?
Un grand froid traversa la salle, suivi d’un murmure d’émotion chez les quelques collègues de l’école. Madeleine s’agenouilla près de Louise, au mépris total de sa belle robe blanche, et la serra contre elle en silence. Ses yeux bruns si courageux brillèrent de larmes qu’elle ne retint pas.
— Ma chérie, lui chuchota-t-elle à l’oreille, il n’y a rien au monde qui me rendrait plus heureuse.
Louise, le visage enfoui dans le col de dentelle de sa nouvelle maman, pleura en riant, et Marcel, depuis sa boîte, miaula de toutes ses forces, comme pour dire que lui aussi, il avait son mot à dire dans cette histoire.
Thomas les regardait toutes les deux, le nœud papillon de travers, les épaules secouées d’un rire silencieux, et se souvint de ce jour de juin étouffant, du platane et de cette peur insensée qui lui avait tordu le ventre. Et il se dit que, parfois, ce qui commence par une peur bleue peut finir par une famille.
