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La Vieille Chienne de la Station Esso

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Je travaille à la station-service de Saint-Rémy-de-Provence depuis treize ans. Trois pompes, un local vitré, un frigo à sandwichs. J’ai vu défiler des visages fatigués d’autoroute, des familles en dispute, des types qui repartent sans payer après avoir fait le plein. On apprend vite à lire les gens. À huit heures moins le quart, je faisais le tour des pistes pour ramasser les papiers de bonbons et les tickets de caisse. C’est là que je l’ai remarquée.

Un caniche nain, attaché à la borne grise de la deuxième pompe. Une laisse rouge, un plaid plié en quatre posé à côté. Pas de bol d’eau, pas de gamelle. La bête était assise, droite, le regard tourné vers la N7. J’ai d’abord pensé à un client pressé, parti aux toilettes. Puis j’ai oublié. Le temps passe vite quand les voitures s’enchaînent.

À quinze heures trente, j’ai sorti la poubelle et je me suis figée. Le chien n’avait pas bougé. Il était resté là, exactement dans la même position. Le plaid n’avait pas servi. Personne ne lui avait donné à boire.

Une femme l’avait déposé. J’ai su que c’était une femme parce que Bruno, qui tient la caisse le matin, se souvient d’une Clio grise arrêtée vers sept heures et demie. Une dame d’une soixantaine d’années aurait attaché l’animal en parlant doucement. Puis elle avait repris sa place au volant. Il pensait qu’elle partait acheter des cigarettes. Elle n’est jamais revenue.

Le soir tombait tôt, le mistral s’était levé. Je me suis approchée, la main dans la poche, sans gestes brusques. La chienne s’est tournée vers moi une seconde, puis elle a détourné la tête. Elle tremblait, mais pas de froid. C’était un tremblement d’attente.

Chaque moteur qui arrivait la faisait se lever. Elle tirait sur la laisse, le cou tendu, les oreilles dressées. Dès que le véhicule ralentissait, elle avançait d’un pas. Quand le véhicule repartait, elle se rasseyait avec un soupir de soufflet crevé. Elle ne geignait pas. Elle ne grattait pas. Elle accomplissait une tâche.

Je suis restée accroupie à côté d’elle un long moment. Une Renault Kangoo est passée au diesel, elle a agité la queue. Deux fois. Erreur. Elle ne guettait même pas les voitures, elle guettait le bruit. Elle connaissait celui de la Clio grise.

Le vent s’est renforcé. J’ai senti mes yeux piquer à cause de l’air froid, pas à cause du chien. J’ai appelé mon mari. La ligne a sonné dans l’atelier, il nettoyait une pièce de carter, j’ai dit : il y a un chien ici, il est là depuis ce matin, je le ramène à la maison. Il a marqué un silence, puis il a dit : amène-le, on verra.

J’ai détaché la laisse. La bête n’a pas voulu se lever. J’ai dû la porter comme on porte un sac de farine, contre ma poitrine, avec le plaid par-dessus. Elle ne pesait rien. On sentait chaque côte à travers le pelage. Une vieille dame, vraiment : neuf kilos et demi, la cataracte qui blanchit l’œil, une haleine de croquettes bas de gamme.

Sur le siège passager de ma 208, elle a tremblé contre ma queue de pie. À la maison, je l’ai posée dans l’entrée. Elle n’a pas reniflé les murs, pas exploré les pièces. Elle s’est couchée sur le carrelage, le long du radiateur, le regard dirigé vers la porte vitrée de la cuisine. Comme si, même à l’intérieur, elle attendait qu’une Clio grise s’arrête devant le portail.

Je l’ai appelée Josette. C’est un nom de dame d’ici, une qui fait les marchés le dimanche et donne du bœuf cru à ses canaris. Josette a passé la nuit à geindre doucement, un bruit de gond rouillé, puis elle s’est tue au petit matin. Mon mari est venu s’appuyer au comptoir, les bras croisés.

« Qu’est-ce qu’on va en faire ?

— On va essayer de retrouver la femme.

— Tu crois qu’elle l’a perdue ?

— Non. »

Quand quelqu’un abandonne un chien, il le laisse n’importe où : une forêt, un parking de supermarché. Pas à une station-service. Une station, c’est un endroit où on revient. On y laisse son enfant le temps d’un plein. On y laisse son chien le temps… de quoi ? De prendre la fuite sans être suivi.

J’ai appelé la mairie, puis un refuge de Cavaillon. On m’a répondu qu’il fallait vérifier la puce électronique. Le vétérinaire a passé son lecteur sur l’omoplate. La puce existait. Enregistrée au nom d’une certaine Marie-Ange Soler, née en 1947, domiciliée à Eyragues. Le chien s’appelait Bella.

J’ai recopié l’adresse sur un ticket de caisse avec un stylo sec. Je n’ai pas téléphoné. J’ai préféré y aller le lendemain, sans prévenir. Un mas provençal avec les volets bleu canard, un rosier grimpant sur la tonnelle. La boîte aux lettres débordait de prospectus. J’ai frappé. Une voisine passait avec un cabas à roulettes, elle s’est arrêtée.

« Vous venez pour Marie-Ange ?

— Je viens pour son chien.

— Ah, Bella… Elle est morte il y a quatre mois. Cancer. Elle avait préparé une valise, mais le foie a lâché avant.

— Pourquoi elle ne l’a pas placé ?

— Elle n’avait plus personne. Ses enfants sont en Belgique, ils ne venaient jamais. Elle disait que Bella la suivrait partout. »

La voisine a remonté son chignon. Elle a ajouté : « On a trouvé une cage de transport vide dans la cour. Elle avait dû la faire voyager. » Puis elle est repartie.

Je suis rentrée avec le chien. Marie-Ange l’avait attaché à une pompe. Elle savait qu’à une station, il y a du monde, des caméras, des employés. Elle l’avait posée là comme on dépose un colis devant une maison de retraite, en espérant que quelqu’un la ramasse. Elle n’avait pas eu le courage de l’apporter au refuge. Elle n’avait pas eu le courage de la faire piquer. Alors elle avait choisi de la confier au hasard.

Elle avait laissé Bella à un endroit où on s’arrête pour repartir. C’est pour ça que la chienne regardait les voitures. Sa maîtresse partait toujours une minute, deux minutes, le temps d’un plein. Sauf que cette fois, le plein n’avait jamais été fait.

J’ai déposé Bella chez mon mari à midi. Il préparait des pâtes. Il m’a regardée par-dessus la passoire.

« Alors ?

— Elle est à nous. Si tu veux.

— Elle a un nom ?

— Bella. Mais elle répond à Josette. »

Le lendemain, à la station, j’ai changé le registre des incidents. J’y ai noté : chien abandonné sur la piste, recueilli le 17 octobre. J’ai rajouté entre parenthèses : pas de poursuite, décès de la propriétaire. Quatre-vingt-treize kilomètres. C’est la distance entre la maison de Marie-Ange et la stationservice. Je l’ai vérifiée sur internet, sur le compteur de la voiture, sur la carte accrochée dans le local. Quatre-vingt-treize bornes pour venir se défaire d’une bête qui n’avait nulle part où aller. On ne se débarrasse pas d’un chien avec cruauté. On s’en défait avec une espèce de tendresse tordue. C’est pire.

Ce soir-là, au moment où le soleil est tombé derrière le pont de l’autoroute, j’ai mis Bella dans la voiture et je suis partie dans l’autre sens. Pas vers la N7. Vers la petite route de la Montagnette. Là où il n’y a plus de voitures, plus de moteurs, plus rien qui ressemble à une Clio grise.

Je me suis garée sur un chemin de traverse. J’ai ouvert la portière. Bella est restée couchée un instant, puis elle a posé ses pattes sur le gravier. Elle a reniflé l’herbe, les cailloux, la terre gelée. Elle a fait trois pas et s’est arrêtée. Elle a regardé la voiture. Elle a regardé le chemin devant elle.

Alors j’ai sorti le vieux plaid lavande du coffre, celui qu’elle gardait depuis la pompe. Je l’ai étendu sur le siège arrière. J’ai applaudi doucement des deux mains. Bella a bondi sur le siège. Elle a tourné deux fois, fait un nœud avec son corps et posé sa tête sur son flan. Les yeux fermés.

C’est à ce moment-là que j’ai écrit une dernière phrase dans mon téléphone, sous l’adresse de la vétérinaire : « Elle ne voit plus les Klaxon, elle n’entend plus les moteurs. Elle dort. »

Je n’ai pas envoyé le message. Je l’ai gardé dans mes brouillons, à côté de la photo du plaid. Quand un camion nerveux prenait la bretelle derrière nous, Bella levait une paupière, puis la refermait. Elle n’avait plus peur. Elle avait appris à rester.

Le lendemain, j’ai appelé le refuge de Cavaillon pour leur dire qu’on la gardait. La bénévole m’a annoncé que Marie-Ange avait vendu sa maison à une agence d’Arles. Qu’il restait dans la cuisine un sac de croquettes, un panier en osier et une ordonnance pour des gouttes anti-inflammatoires. Tout était parti aux encombrants, sauf la laisse rouge.

J’ai écrasé ma cigarette dans le cendrier de la station. J’ai relevé le col de la polaire. Sur la piste, une femme remplissait son réservoir en parlant au téléphone, et un adolescent accroché à son hoodie regardait Bella à travers la vitre. Il a dit : « Elle est à vous, la chienne ? »

J’ai répondu : « Elle était à une dame d’Eyragues. Maintenant, elle est à la maison. » Le garçon a hoché la tête sans comprendre. Moi, je voyais encore le panier en osier au bord de la N7, la laisse rouge contre une borne, et une Clio grise qui n’a jamais ralenti.

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