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Le dernier wagon

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Chaque été, Camille et Antoine déposaient leur fils Léo chez sa grand-mère, qui vivait à Sète, à l'autre bout du pays. Ils passaient la nuit là-bas, puis reprenaient le TGV du lendemain pour rentrer à Reims.

Cet été-là, Léo avait onze ans et une idée bien arrêtée en tête.

— Je suis assez grand maintenant. Je peux y aller tout seul cette fois ?

Camille avait failli recracher son café. Antoine, lui, n'avait rien dit tout de suite — il avait attendu le week-end pour en reparler, comme s'il fallait laisser mûrir la question entre deux lessives. Ils avaient vérifié les horaires sur l'appli SNCF Connect trois fois, comparé les correspondances, fini par prendre un billet pour un TGV direct, sans changement à Montpellier. Le prix les avait fait grimacer — quarante-trois euros pour un gamin de onze ans, c'était le tarif "Léo Junior" qui grimpait chaque année.

Le jour du départ, ils se sont retrouvés tous les trois sur le quai de la gare de Reims-Centre, sous les grands panneaux d'affichage qui clignotaient. Il pleuvait ce matin-là, une pluie fine de fin août, et l'air sentait le café des distributeurs et le métal mouillé. Camille n'arrêtait pas de retendre les bretelles du sac à dos de Léo, un vieux Eastpak qu'il traînait depuis le CM1. Antoine, lui, répétait pour la vingtième fois :

— Tu ne descends à aucun arrêt avant Sète. Tu gardes le téléphone et ta carte d'identité sur toi, dans la poche zippée. Tu ne parles à personne que tu ne connais pas. Et s'il y a un souci, tu vas direct voir le contrôleur, celui avec le gilet rouge.

Léo a levé les yeux au ciel.

— Ça va, j'ai compris. Vous me l'avez dit genre mille fois.

Un chien attaché à un banc plus loin aboyait après chaque train qui entrait en gare, et personne ne semblait s'en soucier. Juste avant que les portes ne se referment, Antoine s'est penché vers son fils et lui a glissé, presque en chuchotant :

— Si jamais tu as peur, ou que tu sais plus quoi faire — il y a un truc dans la poche de ta veste.

Les portes ont sifflé, puis claqué. Le train s'est ébranlé.

C'était la première fois que Léo voyageait sans ses parents. Au début, il était plutôt fier de lui. Il s'est installé côté fenêtre et a regardé défiler les tours de la banlieue rémoise, puis les champs de vigne de Champagne, puis des stations qu'il ne connaissait pas.

Mais au fil des arrêts, le wagon s'est rempli. Des gens montaient, descendaient, quelqu'un parlait fort au téléphone d'un problème de livraison Amazon, deux enfants couraient entre les sièges pendant que leur mère essayait de finir un mots croisés dans le journal gratuit. Un homme assis en face de lui l'a observé un long moment, sans rien dire.

Quand le contrôleur est passé vérifier les billets, il lui a demandé :

— Tu voyages tout seul, sur une distance pareille ?

— Oui, a répondu Léo — mais son assurance commençait déjà à s'effriter.

Chaque gare suivante lui semblait de plus en plus étrangère. Il s'est mis à douter : avait-il bien retenu le nom de l'arrêt ? Et si son téléphone tombait en panne de batterie ? Et si le train s'arrêtait à un endroit qui ne ressemblait à rien de ce qu'il avait imaginé ?

Il s'est enfoncé dans son siège. Sa gorge s'est serrée, ses yeux ont picoté. C'est là qu'il s'est souvenu des mots de son père.

Il a fouillé dans la poche de sa veste et en a sorti un petit papier plié en quatre. Dessus, une écriture familière :

« Mon grand, je suis dans le dernier wagon. »

Léo a senti quelque chose se relâcher dans sa poitrine. Il s'est levé, a remonté l'allée centrale, wagon après wagon, jusqu'au dernier — et là, assis près de la porte, avec un café gobelet froid posé sur la tablette et un roman de gare qu'il n'avait même pas ouvert, il y avait Antoine.

— Papa ? T'es sérieux ?

— Je t'ai laissé partir devant. Je t'ai pas laissé partir seul, c'est pas pareil.

Léo a voulu être vexé, puis il s'est assis à côté de lui sans un mot, et a fini le trajet là, dans le dernier wagon, en regardant défiler la Camargue par la vitre.

Ce soir-là, chez la grand-mère, autour d'une table couverte d'une toile cirée à fleurs, Léo a raconté l'histoire en rigolant, comme si tout avait été prévu depuis le début. Sa grand-mère, en resservant du melon, a juste dit :

— Ton père a fait pareil avec sa sœur, il y a trente-cinq ans. Sauf que lui, il s'était fait repérer avant Narbonne.

Antoine n'a pas nié. Il n'a pas non plus promis que la prochaine fois serait différente. Il a juste passé le plat de charcuterie et changé de sujet.

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