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Le chien qui hurlait devant le portail bleu du 14, rue des Micocouliers
Je m'appelle Sandrine Vasseur, j'ai cinquante-huit ans, et je fais des ménages dans ce quartier d'Aix-en-Provence depuis vingt-trois ans. Ce jour-là, en juillet, j'étais chez la voisine d'en face, Mme Berthier, à repasser des draps sur sa terrasse. De là-haut, on voit tout le jardin des Lambert, la maison au 14 avec ses volets bleus et son vieux figuier planté trop près du mur.
Il faisait une chaleur à ne pas mettre un chat dehors, du genre où le mistral s'arrête et où l'air colle à la peau. Camille Lambert, la maman, une trentaine d'années, kinésithérapeute je crois, avait laissé sa fille jouer dans le jardin pendant qu'elle passait un coup de fil dans la cuisine, la porte-fenêtre grande ouverte. La petite, Nine, deux ans et demi, courait dans sa robe à fleurs jaunes, celle qu'on lui voyait tout le temps cet été-là.
Leur chien, Bosco, un berger belge malinois costaud, dormait d'habitude sous le figuier à cette heure-là. Je le connaissais bien, ce chien, il venait renifler mon sac quand j'arrivais le matin, jamais un problème. Ce jour-là, j'ai entendu comme un moteur qui s'emballe, sauf que c'était lui : il s'est levé d'un bond, les oreilles plaquées, et il a foncé droit sur la gamine en aboyant d'une façon que je ne lui connaissais pas.
J'ai posé mon fer à repasser. Mme Berthier, à côté de moi, a lâché son café. On a vu Camille sortir en courant de la maison, le téléphone encore à la main, en criant le nom du chien. Nine ne bougeait plus, plantée dans l'herbe, blanche comme un linge, et le chien tournait autour d'elle en montrant les dents, lui coupant chaque tentative de faire un pas.
Moi, franchement, j'ai cru qu'il devenait fou. On lit des choses, des chiens qui pètent un câble sans raison, la chaleur, une piqûre de guêpe, allez savoir. J'ai failli descendre en courant, mais j'avais les mains pleines de linge et Mme Berthier m'a retenue par le bras en disant attends, regarde d'abord.
Et c'est là que je l'ai vue. Derrière la petite, à moitié cachée sous les feuilles tombées du figuier, il y avait une forme longue, grise, presque de la couleur de la terre sèche. Une vipère. Elle était enroulée, la tête relevée, à moins d'un mètre des pieds nus de Nine, qui reculait tout doucement vers elle sans le savoir, attirée par un papillon ou je ne sais quoi.
Camille a mis une bonne seconde à comprendre, elle aussi. Je l'ai vue s'arrêter net, suivre le regard du chien, et là son visage a changé complètement. Elle a plongé, elle a attrapé sa fille par la taille et l'a soulevée d'un coup, en reculant de trois grands pas. Bosco, lui, n'a pas bougé d'un centimètre, il continuait de fixer le serpent en grondant, comme s'il montait la garde jusqu'à ce que le danger soit vraiment écarté.
Le mari est arrivé deux minutes après avec une bêche, appelé en urgence depuis le garage où il bricolait sa vieille 205. Il a réussi à faire fuir la vipère vers le muret du fond, sans la tuer, elle a filé dans un trou entre les pierres. Nine, elle, pleurait dans les bras de sa mère, plus parce qu'elle sentait la panique autour d'elle que parce qu'elle avait compris quoi que ce soit.
Moi, j'étais encore plantée avec ma taie d'oreiller à la main, le cœur qui cognait comme si c'était ma propre petite-fille. Mme Berthier a dit une phrase que je n'ai pas oubliée : « Tu vois, Sandrine, on croit tout voir depuis en haut, et on ne voit jamais que la moitié. »
Le soir même, j'ai appris par la boulangère, deux jours plus tard en fait, que Camille avait appelé un professionnel du jardin le lendemain matin, un artisan de Vauvenargues spécialisé dans le débroussaillage, et qu'elle avait fait couper entièrement le vieux figuier — celui-là même où le chien dormait d'habitude, celui dont les racines soulevaient les pierres du muret et laissaient tous ces interstices où les vipères aiment se nicher l'été.
Ça lui a coûté quatre cent quatre-vingts euros, l'abattage et le dessouchage, plus la reprise du muret en pierre sèche qu'un maçon du coin a refaite dans la foulée. J'ai vu le camion de la mairie passer récupérer les branches un mardi matin. À la place, elle a fait poser un carré de gazon synthétique, sans le moindre trou, sans la moindre cachette possible, à quelques mètres de la terrasse où Nine joue maintenant tous les jours sous ses yeux, ou sous ceux de Bosco, ce qui revient au même dans cette maison.
Je passe encore devant leur portail bleu deux fois par semaine pour aller chez Mme Berthier. Le figuier n'est plus là, juste une tache plus claire sur le muret refait à neuf. Et le chien, lui, il est toujours couché au même endroit, sauf qu'il n'y a plus d'ombre à cet endroit-là, seulement du soleil et de l'herbe en plastique verte, bien nette, bien vide.
