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Les Pas Volés du Château d’Annevoie
Les Pas Rendus du Château d'Annevoie
« Ne touchez pas à ma fille. »
La voix de Bertrand Lavallois n'était pas forte, mais dans la grande salle du château d'Annevoie, personne n'avait besoin qu'elle le soit. Les trois cents invités du gala de charité s'étaient figés d'un coup, flûtes de champagne suspendues entre la table et les lèvres.
Sous les lustres en cristal, un garçon aux pieds nus se tenait immobile, une main à moitié levée vers la jeune fille assise dans son fauteuil roulant.
Il avait les joues couvertes de poussière. Sa chemise, trop grande, tombait sur ses épaules osseuses. Son pantalon, déchiré aux genoux, s'arrêtait bien au-dessus de ses chevilles, et ses pieds nus sur le parquet ciré du château semblaient venir d'un autre monde.
Il ne fit pas un pas de plus.
Il baissa la main.
« Je ne lui ferai pas de mal », dit-il doucement.
La jeune fille l'observait depuis son fauteuil, sa robe rose soigneusement arrangée sur ses genoux. Elle avait ce regard fatigué qu'aucune enfant de quatorze ans ne devrait porter — comme si on avait déjà décidé, pour elle, tout ce que sa vie ne pourrait jamais être.
Le garçon tourna les yeux vers le père.
« Je peux lui demander quelque chose ? »
Bertrand hésita. Il revit sa fille, Camille, cette petite fille tombée d'une balançoire trois ans plus tôt, un accident bête dans le jardin de leur maison près de Dijon, qui l'avait laissée sans l'usage de ses jambes. Depuis, il n'était plus seulement son père. Il était devenu son garde du corps, son mur.
Camille baissa le menton, presque imperceptiblement.
Le garçon — personne dans la salle ne connaissait son nom, il s'était simplement glissé parmi les invités en suivant sa mère, employée de cuisine pour le traiteur de la soirée — ne regarda plus que Camille.
« Tu veux essayer ? »
Un silence tomba sur la salle. On entendait presque les bougies crépiter dans les candélabres.
Les accoudoirs du fauteuil de Camille craquèrent sous la pression de ses mains.
Dans ses yeux, la peur. Et, en dessous, quelque chose qui ressemblait dangereusement à de l'espoir.
Bertrand articula, presque sans voix : « Non… je t'en prie, non. »
Mais Camille tendit le bras vers le garçon.
Il la prit avec douceur, dans ses deux mains sales et abîmées.
Puis, tremblant de tout son corps, elle se souleva de son fauteuil.
Ses jambes vacillèrent sous elle, deux tiges fragiles qui n'avaient plus porté de poids depuis mille deux cents jours. Elle se figea à mi-hauteur, suspendue entre le fauteuil et le vide, comme si elle allait y renoncer.
« Lâche-moi pas », souffla-t-elle.
« Je suis là. »
Elle faillit s'effondrer une première fois ; le garçon la rattrapa sous les bras, et pendant une seconde personne dans la salle n'osa respirer. Puis elle reprit appui, serra les dents, et se redressa de nouveau, plus droite cette fois.
Une femme, près du buffet, laissa échapper un cri étouffé.
La main de Bertrand monta à sa bouche tandis que sa fille se tenait debout devant lui, pour la première fois depuis l'accident.
Il pouvait à peine respirer.
« Comment… »
Camille le regarda, les joues mouillées, un sourire minuscule tirant sur ses lèvres serrées.
Et le garçon dit : « Parce qu'elle me l'a demandé. »
La salle resta suspendue à cette image pendant ce qui parut une éternité. Puis quelqu'un applaudit, et d'autres suivirent, et bientôt tout le monde était debout, sauf Bertrand, qui s'était agenouillé devant sa fille et pleurait sans honte sur son épaule.
Mais l'histoire ne s'arrêta pas là ce soir-là.
Dans les jours qui suivirent, Bertrand voulut savoir qui était ce garçon. Il apprit qu'il s'appelait Issa, qu'il avait onze ans, et qu'il vivait avec sa mère, Fatima, dans un studio de vingt-huit mètres carrés à Chenôve, à la périphérie de Dijon. Fatima travaillait depuis quatre ans pour la société de traiteur qui servait les événements du château. Issa n'avait pas de chaussures ce soir-là parce que les siennes, trop petites depuis des mois, avaient fini à la poubelle la semaine précédente, et sa mère n'avait pas encore réuni les quarante-cinq euros nécessaires pour lui en racheter une paire.
Bertrand, kinésithérapeute reconverti en gérant d'une clinique de rééducation à Dijon, voulut comprendre ce qui s'était vraiment joué dans cette salle. Les médecins le lui répétaient depuis trois ans : les jambes de Camille n'étaient pas mortes, les muscles tenaient, mais elle refusait systématiquement de se lever dès qu'on l'y encourageait.
Il le vérifia lui-même, dès la première séance à la clinique. Il installa Camille entre les barres parallèles, exactement comme l'avaient fait tous les kinés avant lui. Elle agrippa les barres, souleva à peine les hanches, et se laissa retomber, le souffle court.
« Je peux pas, papa. »
« Tu viens de le faire, avec un inconnu, dans une salle de trois cents personnes. »
« C'est pas pareil. »
Elle avait raison, et il le savait. Il fit venir Issa le mercredi suivant.
Fatima refusa d'abord la proposition de suivi gratuit, fière, méfiante devant cette générosité soudaine venue d'un monde qui ne regardait jamais vraiment les gens comme elle. Elle finit par accepter, à une condition : que ce ne soit pas de la charité, mais un échange. Issa viendrait s'entraîner avec Camille deux fois par semaine à la clinique, et en retour, Fatima tiendrait les comptes du petit cabinet, un travail qu'elle avait fait pendant huit ans dans son pays avant de tout perdre en arrivant en France.
Les séances ne furent pas une suite de victoires. Un mercredi de février, Camille refusa de quitter son fauteuil pendant quarante minutes, le visage tourné vers le mur, répétant qu'elle avait mal alors que ce n'était pas vrai. Issa ne dit rien. Il s'assit par terre, dos contre les barres parallèles, et attendit, en retirant et remettant ses baskets neuves comme pour passer le temps. Au bout d'une demi-heure, Camille lui demanda ce qu'il faisait.
« Je compte combien de fois je peux les relacer avant que tu te lèves. »
Elle se leva à la quarante-troisième fois.
Les semaines passèrent. Camille remarcha, d'abord dix pas entre les barres, puis cent dans le couloir de la clinique, puis un petit parcours dans le jardin du château où tout avait commencé, invitée une seconde fois par la direction d'Annevoie qui voulait filmer « la suite de l'histoire ». Issa, lui, reçut enfin de nouvelles chaussures — mais pas en cadeau. Bertrand insista pour que ce soit payé avec le premier salaire de Fatima, cent quatre-vingts euros, versé sur un vrai compte ouvert à son nom, après des années où elle n'avait travaillé qu'en liquide, sans contrat, pour des patrons qui savaient qu'elle ne réclamerait jamais rien.
Un an plus tard, le jour du quinzième anniversaire de Camille, ils se retrouvèrent tous les quatre dans le jardin d'Annevoie, près du même bassin où l'eau coulait sans bruit entre les ifs taillés. Camille marcha seule jusqu'au bord de l'eau, sans fauteuil, sans béquille, sans la main d'Issa pour la retenir.
Elle se tourna vers lui.
« Et maintenant, c'est toi qui veux essayer quoi ? »
Issa désigna ses pieds, dans des baskets blanches encore raides de neuf.
« Le lycée. En septembre. Ton père a parlé à la clinique — ils financent une bourse. »
Fatima, debout un peu à l'écart avec Bertrand, dépliait un relevé bancaire resté trop longtemps dans sa poche, les coins cassés à force d'avoir été lu et relu : le solde de son compte, pour la première fois de sa vie, dépassait les deux mille euros.
Elle le replia, le glissa contre sa poitrine, et regarda son fils marcher pieds à l'aise vers le bassin, où Camille venait de tremper ses orteils dans l'eau froide en riant.
