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L’appel de dix-neuf heures

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Josiane Ferrand ferme la caisse du Petit Casino de la rue Gambetta à dix-neuf heures pile, chaque soir depuis onze ans, et chaque soir depuis onze ans elle regarde son téléphone avant de baisser le rideau. C'est une habitude qu'elle n'a jamais racontée à personne, jusqu'à ce jeudi de septembre où une cliente régulière, une certaine Odile, l'a surprise le portable collé à l'oreille, plantée entre les casiers de conserves et le présentoir de baguettes à moitié vides.

Je m'appelle Odile Berthier, j'ai soixante-huit ans, je vis seule dans un deux-pièces au-dessus de la boulangerie, et je fais mes courses au Petit Casino presque tous les jours parce que sortir me fait du bien aux jambes. Je connais Josiane de vue depuis des années. Elle a peut-être quarante-cinq ans, les cheveux toujours attachés, une petite croix en argent au cou. On ne se raconte pas nos vies, on parle du temps, du prix du café qui grimpe encore, des travaux sur la place.

Ce jeudi-là, donc, je suis arrivée juste avant la fermeture pour acheter du lait et une boîte de sardines, et je l'ai entendue parler bas, presque en s'excusant, à quelqu'un au bout du fil. « Oui maman, je sais, je suis désolée, la caisse a mis du retard à boucler. » Un silence. « Non, je n'ai pas oublié, je t'appelle tous les jours, tu le sais bien. » Un autre silence, plus long celui-là. Puis : « Écoute, je ne peux pas rester une heure au téléphone chaque soir, j'ai Lucas à récupérer chez la nourrice, j'ai le repas à faire. »

J'ai posé mon lait sur le tapis en faisant semblant de fouiller dans mon sac pour la monnaie. Ce n'est pas mon genre d'écouter aux portes, mais la boutique est petite et la voix portait.

Josiane a raccroché, elle a soufflé un grand coup, et elle s'est excusée auprès de moi pour l'attente, comme si de rien n'était. J'ai payé, elle m'a rendu la monnaie, et en partant j'ai vu par la vitrine qu'elle restait encore un instant derrière son comptoir, les yeux sur la caisse enregistreuse sans vraiment la regarder.

La semaine d'après, je suis repassée un mardi, et cette fois c'est elle qui a parlé la première, en scannant mes yaourts. Elle m'a dit, presque pour elle-même : « Vous avez entendu, l'autre jour. Ma mère habite à Vichy, mon père est mort il y a quatre ans, elle vit seule dans la maison, et depuis elle veut que je l'appelle tous les soirs à dix-neuf heures pile. Si j'ai deux minutes de retard, elle pense que j'ai eu un accident. Si j'appelle à dix-neuf heures dix au lieu de dix-neuf heures, elle me le fait comprendre pendant vingt minutes. »

Je n'ai rien dit, j'ai juste hoché légèrement en tendant ma carte bleue pour payer.

Elle a continué, parce que visiblement ça la travaillait depuis un moment et qu'elle n'avait personne à qui le dire sans se sentir jugée : « J'ai un fils de sept ans, un mari qui travaille de nuit trois fois par semaine, un magasin à tenir jusqu'à dix-neuf heures. Et il faut encore que je trouve la force, tous les soirs, de raconter ma journée à quelqu'un qui compte les minutes. »

Ce que je ne savais pas encore, c'est que ça faisait trois mois que ça durait comme ça, et que la mère, Solange, avait pris l'habitude de rappeler si Josiane n'avait pas décroché dans le quart d'heure. Josiane me l'a raconté plus tard, par bribes, au fil de mes visites. Un soir de juillet, Josiane avait quarante minutes de retard parce que Lucas s'était ouvert le genou à la récré et qu'il avait fallu passer par les urgences pédiatriques de l'hôpital de la Croix-Rousse. Sa mère avait appelé onze fois. Onze fois, le téléphone qui vibre dans le sac pendant que l'infirmière nettoie la plaie de l'enfant. Quand Josiane avait enfin rappelé, Solange avait pleuré au téléphone en disant qu'elle l'avait crue morte dans un fossé.

Je ne juge pas Solange, remarquez. Perdre son mari, se retrouver seule dans une maison à Vichy avec le jardin qu'on ne retape plus, ça doit user. Mais j'ai vu ce que ça faisait à Josiane, semaine après semaine : elle maigrissait un peu, elle avait ce pli entre les sourcils qui ne partait plus, même quand elle plaisantait avec les clients sur le prix du beurre.

La rupture, si on peut appeler ça comme ça, est arrivée un samedi d'octobre. Je le sais parce qu'Odile — pardon, parce que moi, j'étais là, dans la file, juste derrière un monsieur qui achetait des croquettes pour chat. Le téléphone de Josiane a sonné pendant qu'elle scannait les articles. Elle a regardé l'écran, elle a vu que c'était sa mère, et pour la première fois depuis que je la connaissais, elle n'a pas décroché tout de suite. Elle a fini d'encaisser le monsieur aux croquettes, elle a rendu sa monnaie, et seulement après elle a pris l'appel, en s'excusant auprès de moi qui attendais mon tour avec mon panier.

Je n'ai entendu qu'un bout de la conversation, parce que Josiane a fait quelques pas vers le fond du magasin, près des surgelés. Mais j'ai vu son visage. Elle a dit, d'une voix ferme que je ne lui connaissais pas : « Maman, je t'aime, mais je ne peux plus t'appeler à heure fixe tous les soirs. Je t'appellerai, mais quand je peux, et pas parce que tu me chronomètres. Si tu as besoin d'aide, on va chercher ensemble une solution, un voisin qui passe, une téléassistance, un club du troisième âge, mais je ne peux plus être ton seul fil. »

Le silence, de l'autre côté, a dû être terrible, parce que Josiane a fermé les yeux une seconde, la main crispée sur le comptoir des surgelés.

Elle est revenue à sa caisse, elle m'a fait signe de m'avancer, et elle a scanné mes courses sans un mot de plus sur le sujet. J'ai payé, j'ai pris mon sac, et en sortant je l'ai vue sortir de sa poche un petit carnet — celui où elle note d'habitude les commandes de pain pour le dimanche — et écrire quelque chose dessus. J'ai appris bien plus tard, un soir où elle fermait le rideau et où j'étais restée un peu à discuter sur le trottoir, ce qu'elle avait noté ce jour-là : le numéro du service de téléassistance du département, celui d'une association d'aide à domicile de Vichy, et celui de sa cousine Brigitte, qui habite à quinze minutes de chez Solange et qui pouvait passer une fois par semaine.

Elle a appelé les trois numéros le lundi suivant, depuis l'arrière-boutique, pendant sa pause. Elle a pris un abonnement de téléassistance pour sa mère, vingt-huit euros par mois, avec un bracelet qu'on presse en cas de chute. Elle a convenu avec Brigitte d'un café le mercredi après-midi chez Solange. Et elle a gardé l'appel du soir, mais plus jamais à heure fixe — parfois dix-neuf heures, parfois vingt et une heures passées, parfois même le lendemain matin si la soirée avait été trop chargée avec Lucas.

La dernière fois que j'ai vu Josiane, c'était il y a deux semaines. Elle fermait sa caisse, comme toujours, mais elle ne regardait plus son téléphone avec cette tension aux épaules. Elle m'a dit que sa mère avait fini par accepter le bracelet, qu'elle grognait encore un peu mais moins, et que Brigitte lui envoyait des photos du jardin qu'elle avait remis en état, le jardin que Solange ne retapait plus depuis la mort de son mari.

Je ne sais pas si Solange a vraiment digéré ce samedi d'octobre. Je ne sais pas non plus si un jour Josiane rappellera tous les soirs à heure fixe, par habitude retrouvée plutôt que par peur. Mais je sais que la dernière fois, en partant du magasin, j'ai vu le petit carnet resté ouvert sur le comptoir, à côté de la caisse, avec les trois numéros toujours inscrits dessus — et une croix au crayon à côté de celui de Brigitte, comme on coche une chose qui marche.

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