Connect with us

FR

Comptable, quarante et un ans

Published

on

Marion Delcourt reposa son couteau à côté de la planche à découper et tendit l'oreille vers le salon, où son mari racontait pour la troisième fois de la soirée la même anecdote sur son patron. Les rires résonnaient dans l'appartement de sa belle-mère, à Reims, quelque part entre la rue de Vesle et la cathédrale, et ça sentait le poulet rôti et le parfum Nina Ricci de Geneviève, qui malgré les protestations de sa belle-fille s'obstinait à s'agiter devant les fourneaux le jour de son propre anniversaire.

— Tu me coupes les oignons fin, Marion, demanda Geneviève en s'asseyant sur un tabouret, essuyant ses mains sur son tablier à fleurs. Thomas ne les aime pas gros.

Marion hocha la tête et attrapa un oignon. En douze ans de mariage, elle avait appris toutes ces choses-là par cœur : qui aimait l'ail écrasé, qui ne mangeait pas de moutarde, qui ne supportait pas le gruyère trop fort. Et pourtant, à chaque repas de famille, elle avait cette sensation d'être une invitée qu'on tolère plutôt qu'un membre à part entière. Peut-être parce qu'elle n'avait presque plus de famille à elle — juste l'appartement de sa grand-mère, hérité, dans le quartier des Charmilles, et le souvenir des tartes aux mirabelles qui refroidissaient sur le rebord de cette vieille fenêtre.

— Et Camille, elle arrive quand ? demanda Geneviève en désignant le salon, où une chaise restait vide ce soir-là.

— Thomas a dit qu'elle avait un empêchement, répondit Marion en haussant les épaules.

Elle avait remarqué depuis longtemps que la sœur de son mari menait un train de vie qui ne collait pas avec son salaire d'attachée commerciale : une nouvelle Audi financée à crédit, un appartement refait à neuf alors que tout y était déjà nickel. Mais elle gardait ça pour elle. Les faiblesses de famille, on ne les étale pas devant sa belle-mère.

Quand la table fut enfin dressée — nappe blanche, service en faïence de Limoges sorti pour l'occasion —, chacun prit sa place habituelle : Bernard, le beau-père, en bout de table, Geneviève à côté de lui, puis les fils avec leurs épouses. On leva les verres à la santé de la fêtée, et pendant quelques minutes il flotta cette chaleur particulière des familles qui se connaissent depuis trop longtemps pour se mentir vraiment.

Puis Julien, le frère de Thomas, posa la question que quelqu'un finit toujours par poser dans ces dîners.

— Au fait, elle est où, Camille ?

— Elle peut pas venir, répondit Thomas en se resservant de la ratatouille. Encore un contretemps, comme d'habitude.

— Elle s'est cassé un ongle ? ironisa Sandrine, la femme de Julien.

— Elle a des soucis d'argent, coupa Thomas, et Marion vit ses épaules se raidir.

— Encore ? soupira Bernard, sans grande surprise, comme s'il avait déjà entendu cette phrase des dizaines de fois.

Thomas reposa sa fourchette. Marion connaissait ce geste par cœur — c'était le signe que son mari s'apprêtait à dire quelque chose de sérieux, et qu'après, la conversation deviendrait lourde.

— En fait, papa, je voulais justement en parler, commença-t-il. Camille a de gros problèmes avec ses créanciers. Une société de recouvrement la menace.

— Combien, cette fois ? demanda le père, d'un calme presque professionnel.

— Vingt-huit mille euros.

Le silence retomba sur la table, si épais qu'on entendait le vieux carillon comtois tictaquer dans le couloir.

— Elle avait pris un prêt pour lancer son affaire, ça n'a pas marché, continua Thomas. La banque réclame le capital plus les pénalités, et elle n'a rien.

— Et toi, qu'est-ce que tu viens faire là-dedans ? fronça les sourcils Bernard, devinant déjà la suite.

— Je me suis porté garant pour elle. Si elle ne rembourse pas, c'est moi qui paie.

Marion sentit un froid désagréable lui descendre le long du dos. Elle n'était au courant de rien. Pas un mot sur cette caution, jamais, en quatre ans.

— Où est-ce qu'on va trouver vingt-huit mille euros ? demanda-t-elle en se tournant vers lui.

— Il y a une solution, dit Thomas, avalant une grande gorgée de côtes-du-rhône pour se donner du courage. J'ai décidé de vendre l'appartement.

— Quel appartement ?

— Le tien.

Le silence qui suivit ce mot-là n'avait rien à voir avec le précédent. Marion mit une seconde à comprendre qu'il ne plaisantait pas. Cet appartement-là. Celui de sa grand-mère. Celui où elle avait grandi, où les mêmes géraniums fleurissaient encore sur le rebord de la cuisine, celui qu'elle avait choisi, à peine mariée, de louer plutôt que de vendre, pour rembourser plus vite le crédit de leur trois-pièces à eux. C'était tout ce qui la rattachait encore aux siens.

— Tu es devenu fou ? demanda-t-elle, la voix presque éteinte.

— Marion, j'ai tout calculé, débita Thomas très vite, comme s'il craignait qu'on l'interrompe. Le marché immobilier est excellent en ce moment. On vend, on solde la dette de Camille, et le reste, on le place. Dans un an ou deux, on aura tout récupéré, avec les intérêts.

— Un an ou deux ? Thomas, c'est mon appartement. Il n'a jamais été en indivision, il est à mon seul nom.

— Je sais, chérie, dit-il en tendant la main vers elle — elle la retira aussitôt. Mais tu n'y vis pas. On le loue, c'est tout. Et Camille, c'est ma sœur, elle a besoin d'aide.

— Ta sœur ? Et moi, je suis quoi pour toi ? Je suis ta femme. Et tu veux me prendre la seule chose qu'il me reste de ma famille ?

Bernard leva une main, un geste bref qui suffit à faire taire tout le monde autour de la table. Il regarda son fils longuement, puis il tourna les yeux vers Marion, et ce qu'il dit ensuite, personne ne s'y attendait — pas même Geneviève, qui reposa sa cuillère avec un petit bruit sec contre la faïence.

— Thomas, dit-il d'une voix posée, cet appartement n'est pas à toi. Il n'a jamais été à toi. Et tu n'as pas à en disposer, même pour ta sœur.

— Papa, mais—

— Laisse-moi finir. Camille a fait un mauvais investissement, elle assumera ses erreurs. C'est elle qui a signé, c'est elle qui remboursera — en vendant sa voiture, si besoin, en refaisant un plan avec la banque. Toi, tu t'es porté garant sans en parler à ta femme, dans le dos de ta femme, avec le bien de ta femme comme filet de sécurité. Ça, c'est ton problème à toi, pas le sien.

Camille, justement, choisit ce moment pour arriver — en retard, comme prévu, un sac Longchamp neuf sous le bras, sentant le parfum qu'elle venait sûrement d'acheter chez Sephora. Elle s'arrêta net dans l'entrée en voyant les visages autour de la table.

— Il se passe quoi, là ?

— Ton frère voulait vendre l'appartement de Marion pour éponger tes dettes, répondit Bernard sans détour. Assieds-toi. On va parler de la vraie solution, celle qui te concerne, toi.

Camille pâlit, chercha du regard un soutien du côté de sa mère, n'en trouva aucun. Geneviève, pour la première fois de la soirée, ne dit rien — elle regardait son assiette, les mains posées à plat de chaque côté, comme pour ne pas trembler.

Le repas d'anniversaire se termina sans dessert, sans chansons, sans les habituelles photos de famille. Marion rentra ce soir-là chez elle, dans le trois-pièces qu'elle partageait avec Thomas depuis douze ans, et ne dit pas un mot du trajet. Lui non plus.

Le lendemain, un vendredi, elle prit une demi-journée de congé — chose qu'elle ne faisait jamais, elle qui n'avait pas posé un jour de RTT depuis le printemps — et se rendit chez Maître Vasseur, le notaire qui avait réglé la succession de sa grand-mère six ans plus tôt. Elle ressortit avec un dossier bleu sous le bras : la révocation du mandat de gestion locative qu'elle avait, sans y penser vraiment, un jour signé au nom de Thomas pour qu'il puisse encaisser les loyers en son absence pendant un déplacement professionnel. Elle fit aussi virer les six mille euros qui restaient sur le compte joint où tombait le loyer de l'appartement des Charmilles vers un compte à son seul nom, ouvert le matin même à la Caisse d'Épargne de la place Drouet-d'Erlon.

Elle rentra en fin d'après-midi. Thomas était déjà là, assis dans le canapé, le téléphone à la main.

— Vasseur m'a appelé, dit-il sans se retourner. Tu as retiré le mandat.

— Oui.

— Tu comptes faire quoi, exactement ?

— Garder ce qui est à moi, répondit-elle en posant le dossier bleu sur la table basse, entre eux. Le loyer ira désormais sur mon compte, à moi seule. Si Camille a besoin d'aide, elle demandera un délai à sa banque, ou elle vendra son Audi. Elle a de quoi.

— Et nous ? demanda-t-il, la voix soudain plus petite qu'elle ne l'avait jamais entendue.

Marion regarda par la fenêtre du salon. En bas, dans la cour, le chien du voisin aboyait après rien, comme tous les soirs à cette heure-là, et quelqu'un, deux étages plus bas, avait laissé sa radio allumée sur une chanson qu'elle ne reconnut pas.

— Nous, dit-elle enfin, on verra. Mais l'appartement de ma grand-mère, ce n'est plus une question qu'on pose à table, devant tout le monde, sans m'avoir prévenue.

Elle prit le dossier bleu, alla le ranger dans le tiroir de son bureau, celui qui fermait à clé, et referma le tiroir.

Click to comment

Leave a Reply

Ваша e-mail адреса не оприлюднюватиметься. Обов’язкові поля позначені *

7 + 16 =

Також цікаво: