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З життя

Le carnet que personne ne devait lire

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Odette Rocher tenait la pharmacie de la rue des Tanneurs, à Vannes, depuis vingt-trois ans. Elle connaissait le nom de chaque client avant qu'il n'ouvre la bouche, la marque de tabac de leur père décédé, le prénom du chat de la voisine. Elle savait tout, sauf une chose : pourquoi, à cinquante-huit ans, elle n'arrivait plus à dormir plus de trois heures d'affilée.

Sa fille, Camille, avait quitté la maison pour Rennes. Son mari, Serge, était parti quatre ans plus tôt — pas mort, juste parti, avec une collègue de son bureau d'assurances, laissant derrière lui une carte de vœux de Noël inachevée qu'Odette n'avait jamais eu le courage de jeter. Elle l'avait rangée dans le tiroir du bas, sous les factures d'EDF.

Ce mardi de novembre, il pleuvait sur le port. L'odeur d'huîtres et de gasoil montait du quai, mêlée à celle, plus tenace, du café refroidi qu'Odette buvait toujours à petites gorgées entre deux clients. À la radio, un animateur de France Bleu Armorique annonçait la météo du week-end. Personne n'écoutait vraiment.

C'est M. Kerhoas qui est entré le premier, ce jour-là — un habitué, retraité de la SNCF, venu chercher ses médicaments pour la tension. Il a posé son ordonnance sur le comptoir et a remarqué, sans vraiment le vouloir, qu'Odette avait les yeux cernés jusqu'aux pommettes.

— Vous dormez pas, vous, dernièrement.

— Si, si. Ça va.

— Ma femme disait pareil, avant. Elle mentait aussi.

Odette n'a rien répondu. Elle a scanné la boîte de Coversyl, encaissé douze euros quarante, et sa main a tremblé en rendant la monnaie — deux pièces d'un euro qu'elle a fait tomber sur le comptoir avant de les rattraper. M. Kerhoas est reparti sous la pluie sans insister.

Le vrai problème, ce n'était pas Serge. Ni même la solitude du soir, quand l'appartement au-dessus de la pharmacie devenait trop silencieux pour qu'elle y reste éveillée sans allumer la télévision juste pour entendre des voix. Le vrai problème, c'était sa sœur, Ghislaine.

Ghislaine avait soixante et un ans, vivait à Auray, et depuis la mort de leur mère, trois ans plus tôt, elle appelait Odette au moins deux fois par semaine pour lui reprocher d'avoir "pris toutes les décisions" pendant l'hospitalisation. La maison de leur mère avait été vendue, les meubles partagés, l'argent réparti à parts égales — trente et un mille euros chacune, Odette aurait pu réciter le chiffre dans son sommeil. Un notaire d'Auray, Maître Fabien Le Goff, avait tout consigné dans un acte parfaitement en règle. Mais Ghislaine restait persuadée qu'on lui avait volé quelque chose, sans jamais dire précisément quoi.

Le soir même, le téléphone a sonné à 21h40. Ghislaine, encore.

— Tu sais que j'ai retrouvé les lettres de maman. Celles qu'elle t'a écrites, pas à moi. Chez le notaire. Fabien me l'a confirmé.

— Ghislaine, il est tard.

— Toujours la même excuse. Toujours pressée. Tu l'étais déjà à l'hôpital, tu voulais qu'on en finisse.

Odette a coincé le combiné entre l'oreille et l'épaule et a essuyé le plan de travail de la cuisine, un cercle de café séché qui ne partait pas malgré le chiffon.

— Je ne voulais rien finir. Je voulais qu'elle ne souffre plus.

— C'est facile à dire maintenant.

Odette a raccroché, cette fois, sans un mot de plus. Ce n'était pas de la colère. Elle a juste posé le téléphone sur la table, à l'envers, comme pour l'empêcher de sonner une deuxième fois.

Les jours suivants se sont ressemblés. Le rideau de fer qui se lève à 8h30, les clients, les boîtes scannées, le café froid, puis le silence du soir. Camille appelait le dimanche, toujours pressée, toujours entre deux réunions à Rennes, et Odette écourtait elle-même la conversation pour ne pas montrer combien elle attendait ce moment toute la semaine.

C'est un vendredi, en rangeant les factures dans le tiroir du bas — celui où dormait la carte de vœux inachevée de Serge — qu'Odette a retrouvé un vieux carnet à spirale, presque vide, que sa mère lui avait donné des années plus tôt "pour noter ce qui compte vraiment", avait-elle dit, sans plus d'explication. Odette ne l'avait jamais utilisé. Elle s'est assise à la table de la cuisine, la pluie tambourinant contre la vitre, et a écrit une phrase, en appuyant fort sur le stylo au point de déchirer un peu le papier :

"Je dois arrêter de dire oui au téléphone alors que je pense non."

Elle a haussé les épaules toute seule, un peu gênée par sa propre phrase, et a refermé le carnet. Puis elle a pris son téléphone et composé, non pas le numéro de Ghislaine, mais celui de Maître Le Goff.

— Odette Rocher, bonjour. J'aimerais qu'on formalise quelque chose. Ma part dans le contrat de gestion de la sépulture familiale, au cimetière d'Auray — je voudrais que ce soit désormais Camille, ma fille, qui en soit responsable, pas ma sœur. Et je voudrais aussi récupérer les lettres de ma mère, celles qu'elle avait déposées chez vous avant sa mort. Elles me reviennent, non ?

— Elles vous reviennent, en effet, madame Rocher. Scellées à votre nom, deux enveloppes. Vous pouvez passer les chercher quand vous voulez.

Le lendemain, entre midi et deux, Odette a fermé la pharmacie pour la pause et a roulé jusqu'à Auray. Maître Le Goff lui a tendu les deux enveloppes cachetées, jaunies, l'écriture ronde de sa mère sur chacune : "Pour Odette". Elle les a ouvertes sur le parking, dans la voiture, moteur coupé.

La première ne contenait qu'une photo — Odette à sept ans, sur la plage de Carnac, et au dos, au crayon : "Celle qui a toujours tout porté sans qu'on le lui demande." La seconde, une lettre de deux pages, datée de l'année avant sa mort. Une phrase, au milieu, qu'Odette a relue trois fois : "Ne laisse pas ta sœur te faire payer ce que je n'ai pas su lui donner. Ce n'est pas ta dette." Elle a plié les feuilles, les a rangées dans son sac, entre son porte-monnaie et une ordonnance froissée, et elle est repartie ouvrir la pharmacie à quatorze heures pile.

Trois semaines plus tard, un vendredi après-midi, Ghislaine est entrée dans la pharmacie sans prévenir, un cabas Leclerc à la main, le visage fermé.

— On m'a appelée du cabinet Le Goff. Tu m'as retiré la gestion de la tombe de maman. Sans me demander. Et tu as pris les lettres.

— Je ne t'ai rien retiré, Ghislaine. C'était ma part. Je la donne à ma fille. Et les lettres m'étaient adressées.

— Tu fais ça pour me punir.

— Non. Je fais ça pour arrêter de recevoir un coup de téléphone à chaque anniversaire, à chaque Toussaint, à chaque dimanche où tu n'as personne d'autre à appeler.

Ghislaine est restée debout entre le rayon des pansements et la caisse, son cabas posé au sol, sans savoir quoi répondre.

— Qu'est-ce qu'elle disait, dans ces lettres ?

— Qu'elle n'a pas su te donner ce qu'il fallait. Ce n'était pas à moi de compenser.

Un client est entré, a hésité sur le pas de la porte en sentant la tension, puis a battu en retraite jusqu'au trottoir pour attendre. Ghislaine a ramassé son cabas et est repartie sans un mot, la clochette de la porte tintant derrière elle plus fort que d'habitude.

Odette est retournée derrière son comptoir. Le client qui attendait dehors est rentré, un peu gêné, a demandé une boîte de paracétamol. Elle la lui a tendue, a rendu la monnaie au centime près, sans compter deux fois comme elle le faisait depuis des mois.

Le soir, dans l'appartement silencieux, elle a rouvert le tiroir du bas. Elle a pris la carte de vœux inachevée de Serge, l'a regardée une dernière fois, et l'a jetée dans le sac-poubelle sous l'évier, avec les épluchures et le marc de café du matin. Elle a glissé les deux lettres de sa mère dans le carnet à spirale, entre la couverture et la première page, et a rangé le tout dans le tiroir, à la place de la carte.

Elle a poussé le tiroir jusqu'au clic. Dehors, le lampadaire grésillait toujours, et elle est restée un moment devant la fenêtre de la cuisine à regarder sa lumière orange trembler sur le trottoir mouillé, avant d'aller éteindre la télévision qu'elle n'avait même pas allumée ce soir-là.

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