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La robe lavande d’Yvette Mercier
Je m'appelle Yvette Mercier, j'ai soixante-trois ans, et le jour du mariage de mon fils, j'ai failli ne pas entrer dans l'église.
Je suis restée dix bonnes minutes sur le parvis de Saint-Étienne, à Beaune, à tripoter le col de ma robe lavande. Cette robe, je la connaissais par cœur, chaque fil, chaque pli fatigué. Je l'avais portée à la maternité quand Thomas est né, trente et un ans plus tôt. Je l'avais portée à sa remise de diplôme d'ingénieur, à Dijon, debout au dernier rang parce que je n'avais pas de quoi payer une place assise correcte. Et maintenant, je la portais encore, parce que c'était la seule robe correcte qui me restait, et que mon compte en banque affichait cent dix-huit euros depuis le 2 du mois.
J'avais passé vingt-deux ans à travailler comme aide à domicile pour des personnes âgées, à Beaune et dans les villages autour — Pommard, Volnay, Meursault. Vingt-deux ans à lever des corps fatigués, à préparer des repas pour d'autres familles que la mienne. Mon mari était parti quand Thomas avait sept ans, et il n'était jamais revenu, ni lui ni un seul centime de pension. J'avais élevé mon fils seule, avec ce salaire-là, et j'en étais fière. Mais la fierté ne rembourre pas une garde-robe.
Quand je suis enfin entrée dans l'église, j'ai senti les regards avant même de les voir. Des murmures, à ma droite, dans le camp de la famille de la mariée — des gens de Beaune aussi, mais d'un autre monde, propriétaires d'un domaine viticole du côté de Pommard.
— C'est la mère du marié, ça ? a chuchoté une femme en Chanel, assez fort pour que je l'entende.
— Elle aurait pu faire un effort, tout de même. Le jour du mariage de son fils, habillée comme ça…
Chaque mot m'est entré sous les côtes comme une écharde. Je me suis assise au premier rang, raide, les mains croisées sur mon sac à main en simili cuir, pendant que les secondes s'étiraient comme de la pâte trop pétrie.
Et puis Léa est arrivée.
Léa Fontanel, ma future belle-fille, vingt-huit ans, directrice commerciale dans une maison de négoce de vins à Beaune. Grande, le port droit, une robe de mariée qui devait valoir plusieurs mois de mon ancien salaire — de la soie brodée, une traîne qui glissait sur les dalles comme de l'eau. À côté d'elle, je me suis sentie minuscule. Rapiécée. De trop.
Elle s'est approchée de moi devant tout le monde, dans le silence qui venait de tomber parce que le prêtre s'apprêtait à commencer. Elle a pris mes deux mains dans les siennes.
— Madame Mercier, a-t-elle dit, assez fort pour que toute la première travée l'entende, je sais que vous portez cette robe parce que vous l'avez portée à la naissance de Thomas, et à son diplôme. Il me l'a raconté. Cette robe a vu toute sa vie. Je préfère me marier devant une femme qui a tout donné à son fils qu'entourée de tissus neufs qui n'ont rien vu du tout.
Un silence complet. Puis elle s'est tournée vers sa propre tante, celle en Chanel, et a ajouté, sans élever la voix mais sans trembler non plus :
— Tante Odile, si le vêtement de Madame Mercier vous gêne autant, vous êtes libre de vous installer au fond.
Je n'ai pas pleuré tout de suite. J'ai pleuré pendant l'échange des alliances, en silence, avec un mouchoir en papier tout fripé que Thomas m'avait glissé dans la main sans un mot.
Ce qui s'est passé après, personne ne l'a vu venir — sauf Léa, qui l'avait préparé depuis des semaines.
Au moment des discours, pendant le vin d'honneur au Château de la Chartreuse, en bordure de vignes, Léa a demandé le micro avant même les témoins. Elle a annoncé qu'elle avait, avec Thomas, ouvert un compte au nom d'Yvette Mercier trois mois plus tôt, et qu'elle y avait viré, de sa propre poche, vingt-six mille euros — l'équivalent de ce que j'avais, selon ses calculs faits avec Thomas, dépensé en soins et en sacrifices pour payer les études de son fils sans jamais me plaindre. Elle a sorti une enveloppe kraft et me l'a tendue devant les deux cents invités : à l'intérieur, les papiers de la banque, le RIB, et une carte manuscrite.
— Ce n'est pas un cadeau, a-t-elle dit. C'est un remboursement. Avec vingt-deux ans de retard.
La tante Odile, celle qui avait chuchoté sur mon dos à l'entrée de l'église, s'est approchée plus tard dans la soirée, gênée, pour s'excuser à voix basse. Je l'ai regardée et je lui ai simplement dit que ce n'était pas à moi qu'elle devait des excuses, mais à l'idée qu'elle se faisait d'une femme selon le prix de sa robe.
Trois semaines après le mariage, je suis retournée à l'agence du Crédit Agricole de Beaune où j'avais ce fameux compte à cent dix-huit euros. J'ai sorti le dossier bancaire de Léa, posé sur le comptoir devant la conseillère, et j'ai fait transférer dix-huit mille euros sur un plan d'épargne bloqué à mon nom, pour ma retraite — celle que vingt-deux ans d'aide à domicile sans cotisations complètes avaient laissée famélique. J'ai gardé huit mille euros de côté, et avec cette somme, un mois plus tard, j'ai commandé chez une couturière de la rue Carnot une robe bleu nuit, taillée pour moi, rien que pour moi, que je porterai au premier anniversaire de mariage de mon fils.
Je ne l'ai pas encore sortie de sa housse. Elle attend, dans mon armoire, à côté de la robe lavande que je n'ai pas jetée — celle-là, je la garde pour la prochaine naissance.
