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Y a-t-il un an de ça et un demi-litre de café renversé, je me souviens de tout — Grenoble, quai de la gare

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Ça fait vingt-deux ans que je tiens le kiosque à journaux devant la gare de Grenoble, juste en face de l'arrêt du tram A. Café, presse, tickets de tram à l'unité pour les touristes qui ne comprennent jamais le distributeur automatique. On voit passer du monde, forcément. On finit par reconnaître les habitués rien qu'à leur façon de marcher.

Léna, je l'ai vue pour la première fois un mardi de novembre, avec des affiches sous le bras — une association de quartier qui cherchait des bénévoles pour une collecte alimentaire. Dix-neuf ans, peut-être vingt, un manteau trop fin pour la saison, les mains rouges de froid. Elle me tendait ses tracts sans grand espoir, l'air de quelqu'un qui s'attend au refus avant même d'avoir fini sa phrase. Moi je prends toujours un tract, même si je le pose sous la caisse et que je ne le lis jamais. Ça ne coûte rien et ça fait du bien à celui qui distribue.

Elle revenait presque tous les jours, cette gamine. J'ai fini par apprendre des bribes de sa vie, comme on apprend celle de tous les habitués d'un kiosque — par petits bouts, entre deux clients. Son père était mort quand elle avait douze ans. Sa mère s'était remariée avec un certain Thierry, contrôleur à la SNCF, un homme qui ne les avait jamais frappées, elle et sa petite sœur Manon, mais qui gueulait fort et qui gardait la main sur tout l'argent — surtout sur la pension de réversion de leur mère, morte à son tour deux ans plus tard d'un cancer. Il disait que cet argent, il fallait le garder "pour les coups durs", et pendant ce temps il perdait la moitié de son salaire au PMU du coin de la rue Championnet et l'autre moitié dans une Audi qui tombait en panne un mardi sur deux.

Léna n'était jamais entrée en fac — refusée au concours d'entrée, dégoûtée du BTS après trois mois. Alors elle distribuait des tracts, elle vendait le journal de rue devant le Monoprix, et le soir elle révisait pour retenter les concours l'année suivante.

C'est là qu'elle a rencontré ce garçon. Mathis. Étudiant en troisième année d'école de commerce, le genre qu'on remarque : blouson en cuir correct, une Golf GTI qu'il garait toujours de travers devant la gare. Il a pris tous ses tracts un jour, un par un, et il lui a proposé un café. Elle avait tellement l'habitude qu'on lui dise non qu'elle a dit oui avant de comprendre ce qu'elle acceptait.

Je l'ai vue changer, cette petite. Elle s'est mise à sourire différemment — pas ce sourire de politesse qu'elle avait pour vendre ses tracts, un vrai. Un jour elle m'a raconté, tout excitée, qu'elle avait demandé à Mathis de lui garder une part de pizza pour sa sœur, et que ce garçon-là, au lieu de se moquer d'elle, était retourné acheter une pizza entière rien que pour Manon, avec une tablette de chocolat aux noisettes en plus. "Il n'a même pas hésité," elle m'a dit, les yeux brillants, en réajustant son écharpe élimée. Je m'en souviens parce que c'est ce jour-là qu'elle a renversé la moitié de son café sur mon comptoir tellement elle parlait vite, et qu'elle s'est excusée trois fois de suite.

Elle a trouvé un poste de caissière chez Carrefour Market, rue de Bonne. Le salaire lui a permis de s'acheter un jean correct, de se faire couper les cheveux chez un vrai coiffeur pour la première fois de sa vie adulte. Elle voulait, disait-elle, que Mathis soit fier d'elle. Moi je pensais qu'elle n'avait pas besoin de ça pour qu'un garçon bien la trouve remarquable, mais je n'ai rien dit — ce n'était pas ma place.

Le beau-père, lui, je ne l'ai jamais vu au kiosque, mais Léna m'en parlait assez pour que je me fasse une idée. Il gueulait qu'un garçon avec une belle voiture et un joli visage n'avait rien à faire avec "une fille comme elle", qu'il finirait par la laisser tomber, qu'elle irait pleurer après. Et en même temps, à d'autres moments, il hurlait qu'elle n'avait pas le droit de rentrer tard parce qu'il avait "promis à sa mère de veiller sur elle" — comme si la promesse justifiait de contrôler une fille de dix-neuf ans qui, elle, avait un travail et lui n'avait qu'un découvert bancaire et des soirées au bar-tabac.

Puis, un printemps, Thierry a arrêté de rentrer le soir. Il traînait chez une infirmière du quartier, une certaine Chantal, veuve depuis peu, qui avait fini par céder à ses avances maladroites après des mois de résistance. Léna en a profité pour souffler un peu — Manon pleurait de dormir seule le soir, alors Léna lui rapportait des chips et une canette de limonade pour la consoler, et la petite finissait par s'endormir devant la télé.

C'est là que Mathis l'a invitée dans la maison de campagne de ses parents, du côté de Voiron. Léna a compris tout de suite ce que ça voulait dire. Elle n'a pas eu peur — elle n'était plus une gamine, et elle l'aimait, ce garçon, autant qu'il semblait l'aimer.

Un jeudi de juin, elle est arrivée au kiosque avec un teint qu'on ne lui connaissait pas — cette espèce d'éclat que certaines femmes ont sans le savoir. Je devais fermer dans dix minutes, j'avais un rendez-vous chez le dentiste à dix-sept heures trente, alors je n'ai pas fait attention tout de suite. C'est elle qui m'a raconté, en achetant son paquet de chewing-gums habituel, ce que sa collègue de caisse, une certaine Odette, lui avait lancé en rigolant : "T'as un teint superbe, dis donc, on dirait que t'as pris des rondeurs — c'est pas un heureux événement, par hasard ?"

Léna avait ri avec elle, sur le moment. Mais je l'ai vue, ce jeudi-là, compter sur ses doigts en sortant du kiosque, immobile sur le trottoir pendant que le tram A passait sans qu'elle le prenne.

Elle n'est pas revenue avant dix jours. Quand elle est réapparue, elle n'avait plus ses tracts. Elle m'a acheté un café, elle a posé sur mon comptoir un test de grossesse encore dans son sachet plastique de pharmacie — comme si elle avait besoin que quelqu'un le voie avant elle-même. "Je l'ai pas encore fait," elle a dit. "J'ai peur de le faire toute seule."

Je lui ai proposé de fermer le kiosque cinq minutes plus tôt et de l'accompagner jusqu'aux toilettes du café d'à côté — je connaissais bien la patronne, une certaine Fatima, qui nous a laissé la clé sans poser de questions. Léna est ressortie trois minutes après, le test à la main, et elle a fixé les deux traits sans rien dire pendant un long moment.

Le premier qu'elle a appelé, ce n'est pas Mathis. C'est Manon.

"J'ai un truc à te dire, tu vas être tata," elle a soufflé dans le téléphone, et j'ai vu son visage se défaire d'un coup — pas de tristesse, plutôt de cette tension qu'elle traînait depuis des mois qui lâchait enfin.

Mathis, lui, elle l'a retrouvé le soir même devant chez lui, rue Général de Beylié. Il l'a écoutée, il n'a pas fui, il n'a pas paniqué — il a juste dit qu'il fallait "voir comment on s'organise", ce qui, pour un garçon de vingt et un ans encore étudiant, n'était pas rien.

Ce que Léna a fait ensuite, je l'ai su parce qu'elle est revenue me le raconter, deux mois plus tard, un après-midi où j'avais fermé la caisse un peu tôt parce qu'il pleuvait et que plus personne ne venait acheter le journal. Elle avait décidé de partir de l'appartement de Thierry — définitivement, avec Manon. Elle avait pris rendez-vous, seule, avec une conseillère du CCAS du quartier, monté un dossier pour un logement social, présenté sa fiche de paie de Carrefour Market et une attestation de la caisse d'allocations familiales. Elle avait aussi demandé — et obtenu — le versement direct sur son propre compte de la part de pension de réversion qui revenait légalement à Manon, mineure, en tant qu'ayant droit : quatre cent dix euros par mois, que Thierry gardait depuis deux ans sur son propre livret sans jamais y toucher pour les filles.

Elle m'a montré le dossier, ce jour-là, posé sur mon comptoir entre le café et les journaux invendus — une simple pochette cartonnée bleue avec l'attestation de la CAF agrafée au coin, la décision du service social, le bail signé pour un F2 à Fontaine, à vingt minutes de tram de la gare.

Thierry a débarqué au kiosque une seule fois, un samedi matin, en septembre. Je l'ai reconnu tout de suite — Léna me l'avait décrit assez de fois. Il m'a demandé si je savais où elle habitait maintenant. J'ai dit non, ce qui n'était pas tout à fait vrai, mais ce n'était pas à moi de répondre à sa place. Il est resté planté là une minute, les mains dans les poches de son blouson, puis il est reparti sans acheter son journal habituel.

Léna, je la vois encore de temps en temps, avec Manon et un petit garçon dans une poussette qui a maintenant huit mois. Elle passe rarement au kiosque — elle a changé de quartier, de vie, de trajet de tram. Mais la dernière fois, elle s'est arrêtée deux minutes, m'a acheté un paquet de chewing-gums par habitude, et m'a montré une photo sur son téléphone : Manon en train de faire réviser ses cours au petit, assise sur le canapé de leur F2 à Fontaine.

Elle n'a rien dit de plus sur Thierry. Elle n'en a plus besoin.

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