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Je n’ai jamais voulu être un symbole
Quand j’ai signé pour la série, je pensais à une chose : la régularité. Vingt-six épisodes par an, un salaire qui tombe chaque mois, et un personnage assez fort pour me faire tourner pendant quelques saisons. C’était en 1999. J’avais trente-cinq ans, un appartement à Paris dans le onzième, et une carrière faite de seconds rôles qui ne payaient pas toujours le loyer. Le rôle de la capitaine de police Florence Delmas dans *Section des mœurs*, le spin-off de la série judiciaire que tout le monde regardait le vendredi soir, c’était d’abord un soulagement matériel. Rien d’autre.
On a tourné les premiers épisodes à Marseille. Le studio sentait le café refroidi et la poussière des projecteurs. Je me souviens d’un matin de novembre, il pleuvait sur la verrière, et je répétais une scène dans un couloir d’hôpital reconstitué. Le réalisateur m’avait demandé de baisser la voix, de ne pas trembler des mains. Une comédienne, c’est quelqu’un qui apprend à cacher ce que son corps ressent. Je pensais avoir compris ça depuis longtemps.
Les lettres sont arrivées au bout de dix-huit mois.
La production me les faisait suivre par cartons entiers, une fois par semaine. Des enveloppes blanches, des papiers à carreaux, parfois des feuilles arrachées à des cahiers d’écolier. Je les lisais dans le train, entre Paris et Lyon, les jambes repliées sous moi. La plupart commençaient par « Madame Delmas » — pas par mon vrai nom. C’était étrange et précis à la fois. Ces inconnus ne m’écrivaient pas à moi. Ils écrivaient à la capitaine.
Un soir de décembre, dans un TGV bondé, j’ai ouvert une lettre qui s’arrêtait au milieu d’une phrase. L’écriture était penchée, comme si la main avait buté sur chaque mot. « J’avais quinze ans. J’en ai quarante et un. Je ne l’ai jamais dit à personne. » Il n’y avait pas de signature. L’adresse au dos était celle d’un bureau de tabac de Saint-Étienne.
J’ai reposé la feuille sur la tablette. Le type assis à côté de moi mangeait un sandwich, sans faire attention. J’avais envie de lui montrer la lettre, de lui demander si lui aussi savait que des gens confiaient des choses pareilles à une femme qui n’existe pas. J’ai plié la feuille en quatre. Je ne l’ai montrée à personne.
Les années suivantes, j’aurais pu me contenter de continuer à tourner. Beaucoup d’acteurs l’auraient fait. Le personnage me protégeait : je pouvais dire que tout cela ne me concernait pas, que je n’étais qu’un visage sur une affiche. Mais je n’arrivais pas à relire la lettre de Saint-Étienne sans entendre le bruit du train, sans revoir la buée sur la vitre. Alors j’ai suivi une formation d’accompagnante des victimes de violences sexuelles. Tous les lundis, pendant un an, de dix-huit heures à vingt et une heures, dans un local associatif près de la place des Fêtes. J’apprenais à écouter sans interrompre, à ne pas poser la mauvaise question. C’est un métier.
En 2007, j’ai fondé une association, *La Maison du retour*. On y aide des gens à se reconstruire après un viol, des violences conjugales, des agressions sur mineurs. Rien de spectaculaire : des groupes de parole, des permanences téléphoniques, des ateliers de boxe le samedi matin pour les adolescentes. J’y vais encore, même quand le tournage finit à minuit. Je me change dans les toilettes de la gare de Lyon et j’arrive un peu en retard, avec mon café dans un gobelet en carton.
Puis j’ai vu les chiffres. En France, les scellés des viols sont conservés dans des conditions que personne n’ose regarder en face. Des échantillons qui dorment depuis des années dans des caves de commissariat, jamais analysés, jamais recensés. Des dossiers qui disparaissent parce qu’une personne est partie à la retraite, parce qu’un logiciel a été changé, parce qu’un greffe a déménagé. J’ai commencé à en parler autour de moi, à des journalistes, à des avocates. Puis j’ai demandé à être entendue par une commission parlementaire. En 2019, j’ai lu un texte de dix pages devant des députés. Je portais un tailleur bleu marine que j’avais acheté la veille. Les questions ont duré presque une heure.
L’année suivante, j’ai coproduit un documentaire. On suit trois familles qui attendent depuis plus de dix ans que les scellés de leur dossier soient analysés. Le film est sorti dans peu de salles, un mercredi d’octobre. Il a obtenu un prix, dont je ne me souviens plus du nom exact. Ce n’est pas cela qui comptait. Ce qui comptait, c’était la séance à Lyon, un dimanche après-midi, quand une femme au dernier rang est restée assise après le générique, les deux mains à plat sur les genoux, sans bouger.
Ma notoriété a fait le reste, je ne vais pas faire semblant que non. Une partie des gens qui ont soutenu l’association l’ont fait parce qu’ils me voyaient à la télévision. Je le sais. C’est même cela le plus troublant : la confiance s’est d’abord portée sur un personnage, puis elle a fini par se déplacer vers des actes.
Au fil des ans, notre travail a servi à pousser des réformes concrètes : des protocoles pour compter les scellés, des délais pour les analyser, des formations pour les enquêteurs. En 2024, la Cour des comptes a sorti un rapport de deux cents pages. Nous n’avons pas changé le monde, mais nous avons obtenu qu’un commissariat ne puisse plus jeter un scellé sans laisser de trace écrite. C’est le genre de phrase qui sonne mal dans les dîners, mais qui change la vie des gens.
Et puis, en mai 2027, le dernier département français a voté le règlement que nous réclamions depuis des années. Je ne vais pas nommer lequel, parce que ce n’est pas un endroit abstrait pour tout le monde. Mais je me souviens du jour où je l’ai appris. J’étais au marché, tôt le matin, un mardi. Je tenais un cageot de fraises à la main. Mon téléphone a vibré. Une collaboratrice m’envoyait la délibération en pièce jointe. J’ai lu le texte debout, mes lunettes de soleil relevées sur la tête, pendant qu’un vendeur me rendait la monnaie. Il préparait des pièces de vingt centimes. Je n’ai pas mangé les fraises tout de suite. Je les ai regardées, c’est tout.
Aujourd’hui, je continue. Les tournages ont repris, la série a dépassé les six cents épisodes, et chaque semaine, il y a des cartons de lettres qui arrivent au bureau de la production. Je n’ouvre plus toutes les enveloppes moi-même. Mais parfois, dans le TGV, je relis celle de Saint-Étienne. Elle est rangée dans une pochette en plastique, au fond de mon sac à dos. Le papier a jauni aux bords.
Quand on me demande ce que j’ai fait de plus important dans ma vie, je ne parle pas de la série. Je parle d’une boîte de scellés que la police d’une petite ville a finalement analysée en 2023, quinze ans après les faits. L’ADN a permis de retrouver un homme qui s’en prenait à des femmes depuis vingt ans. L’article du journal local était court, six lignes. Personne ne l’a repris à Paris. Mais la fille qui a porté plainte en 2008 a reçu un appel de la police un matin d’avril. C’est elle qui me l’a raconté, des années plus tard, dans l’entrée de l’association. Elle avait quarante et un ans. Elle m’a serré la main. Nos doigts étaient froids, tous les deux. Puis elle est partie travailler, et moi je suis restée dans l’entrée, avec le goût du café dans la bouche.
