З життя
Le Dernier Bruit du Robinet
— Je vais partir en septembre à Saint-Raphaël. Pour un an, peut-être plus. Maman a besoin de moi pour la villa.
Mathieu posa sa fourchette sur le rebord de l’assiette. Il s’essuya les lèvres avec sa serviette en tissu, sans quitter du regard le haut de la crédence. Il l’avait annoncé avec le même ton qu’il employait pour dire qu’il sortait les poubelles. Ce n’était pas une discussion, c’était un bulletin météorologique. Au loin, dans la cour intérieure de l’immeuble haussmannien, des éclats de voix d’enfants montaient, mais dans la salle à manger de l’appartement parisien, le silence était devenu une matière épaisse, presque palpable.
Camille ne répondit pas. Elle fixait le torchon à carreaux suspendu à la poignée du four. Lui qui promettait de réparer la porte du placard depuis le printemps dernier. Lui qui, trois soirs par semaine, rentrait tard en expliquant qu’il supervisait un chantier à Saint-Cloud. Toujours ailleurs.
Cette fois, c’était la Méditerranée. Un an.
— Un an, répéta-t-elle doucement, comme pour goûter le mot. Tu veux dire que tu vas t’installer là-bas.
— Mais non, c’est temporaire. Le temps de refaire la toiture, de monter la cloison du bureau et de repeindre le salon. Tu sais bien que maman ne peut pas gérer ça toute seule à soixante-douze ans. Et puis il y a le jardin en terrasses. Tu imagines, les cyprès, la vue sur la mer…
Camille repoussa sa chaise qui racla le parquet ancien. Elle se leva et ouvrit le robinet de l’évier. Un mince filet d’eau coula, puis s’arrêta aussitôt dans un hoquet métallique. Ça faisait deux mois qu’elle relançait le plombier. Quatre relances, et le devis était resté scotché sur le frigo, à moitié rempli, parce qu’il fallait choisir un modèle de mitigeur et que Mathieu n’avait jamais le temps. Trop de dossiers, trop de trajets, trop de sollicitations venues de sa mère.
— Le plombier repasse mardi, dit-elle en s’essuyant les mains. Il a dit que si on tarde trop, le robinet va finir par lâcher complètement et qu’il faudra changer toute la robinetterie. Ça sent l’humus dans le meuble, tu as remarqué ?
Mathieu haussa les épaules. Un robinet, franchement. Lui il parlait de trois cents mètres carrés de toiture à refaire à neuf, du mistral qui arrache les tuiles, de la terrasse qui s’effrite. Un robinet qui gouttait dans le marais parisien, c’était ridicule à côté des coups de mer et des embruns du Var.
— Eh ben tu t’en occupes, Camille. Tu prends le devis, tu signes, moi j’ai autre chose à penser.
— Non. Non, Mathieu. Ce n’est pas moi qui vais le signer. C’est toi. Parce que c’est chez toi aussi, normalement. Sauf que pour ta mère, tu poses des congés sans solde, tu sautes dans le premier TGV, tu y passes des week-ends de quinze jours. Pour nous, pour ici, tu n’es jamais là. Je ne suis pas en colère, tu vois. Je suis juste fatiguée. La même fatigue que la poutre du plafond quand elle commence à se fendre. Discrète, mais définitive.
Mathieu attrapa son verre de vin, but une gorgée, la reposa sur la nappe. Ce n’était pas la conversation qu’il avait prévue. Normalement, elle soupirait, elle levait les yeux au ciel, elle lui demandait pourquoi trois mois c’était trop long, il négociait, elle cédait, il promettait de l’emmener là-bas une semaine en août. Sauf que cette fois, il n’avait pas dit trois mois. Il avait dit un an. Et elle n’avait pas soupiré.
— Qu’est-ce que tu veux que je fasse, Camille ? Hein ? Que j’abandonne ma mère dans une baraque qui tombe en ruine ? Elle a personne d’autre. Moi, j’ai des responsabilités. Un fils, ça doit être présent. C’est le socle de la famille.
— Et un mari ?
Le mot claqua. Il resta suspendu entre la suspension en verre fumé et le bouquet de lavande séchée posé sur la desserte. Mathieu ne répondit pas tout de suite. Il jouait nerveusement avec le bord de sa serviette en tissu.
— Tu ne m’as jamais compris, finit-il par dire en secouant la tête. Pour toi, la famille c’est juste nous deux, enfermés dans cet appartement, à attendre que les canalisations pourrissent et que le plafond s’écroule. Moi j’ai des racines ailleurs. J’ai grandi à Saint-Raphaël. C’est là que tout a commencé, c’est là que mon père est mort. Tu crois que je peux laisser tomber ma mère après ça ?
Camille le regarda longuement. Elle connaissait ce discours par cœur. Elle l’avait déjà entendu vingt fois, trente fois, déroulé avec la même conviction, le même souffle épique. C’était sa légende personnelle, sa grande épopée du devoir filial, et elle, elle était la figurante qui devait hocher la tête en silence. Sauf que la figurante avait quarante et un ans, un poste de cadre au musée d’Orsay, une vie qui l’attendait, et des mèches grises qu’elle n’avait plus envie de camoufler.
— D’accord, dit-elle. Pars.
— Hein ?
— Je te dis de partir. Vas-y. Prends ton TGV, prends ta caisse à outils, prends tes plans de charpente et tes échantillons de crépi. Mais ne reviens pas.
Mathieu se leva brusquement. Sa chaise bascula en arrière et heurta le buffet Henri II hérité de sa grand-mère, celui qu’il avait tenu à installer dans la salle à manger malgré les protestations de Camille.
— Tu te rends compte de ce que tu dis ? C’est à cause d’un départ que tu menaces de tout foutre en l’air ?
— Ce n’est pas un départ, Mathieu. C’est une vie entière passée là-bas, par petits bouts. Tes vacances, tes week-ends, tes soirées, tes pensées, tes projets. Tu sais combien de fois on a dîné ensemble ce mois-ci ? Quatre fois. Quatre. Et les quatre fois, tu as passé la moitié du repas au téléphone avec ta mère pour choisir la couleur des volets. Je ne suis pas jalouse de ta mère. Je suis jalouse de la personne que tu es quand tu es avec elle. Un homme présent, un homme qui répare, un homme qui prend le temps. Avec moi, tu es déjà parti avant même d’avoir fermé la porte.
Le visage de Mathieu se crispa. Il sortit son téléphone de sa poche. Il l’alluma et le posa sur la table, l’écran face à Camille.
— Tu veux que je l’appelle ? Que je lui dise que ma femme menace de divorcer parce que je veux l’aider ? Parce que je veux être un bon fils ?
— Appelle. Appelle tout de suite. Moi aussi je veux entendre ce que ta mère va dire. Parce que j’en ai assez de jouer ce rôle toute seule, de faire la méchante devant ton public.
Mathieu hésita une seconde, un pouce au-dessus du clavier. Puis il tapa le numéro d’un geste sec.
— Maman ? Oui, bonsoir. Écoute, je suis avec Camille. Non, non, tout va bien. Enfin presque. Écoute : elle me dit que si je descends t’aider pour la villa, c’est fini, elle demande le divorce. Oui. Oui, tu as bien entendu. À cause de la toiture. Oui. Oui, je sais. Voilà. D’accord. Je te la passe.
Il tendit le téléphone à Camille, un sourire crispé au coin des lèvres. C’était son va-tout. Depuis douze ans, chaque fois que Camille tentait de poser une limite, il convoquait sa mère comme arbitre, comme juge, comme rempart. Et chaque fois, Camille s’inclinait, parce que la voix de la vieille dame était douce, enveloppante, pleine de cette gentillesse qui fait plier les volontés.
Camille prit l’appareil.
— Allô, Catherine. Bonsoir.
— Bonsoir, Camille. Mathieu me dit des choses inquiétantes. Vous semblez contrariée par son séjour chez moi. Je ne vous comprends pas. Mon fils a le sens des responsabilités et c’est tout à son honneur. Une épouse devrait être fière d’avoir un mari aussi dévoué. Vous croyez que c’est simple, de se retrouver seule dans une grande maison avec des travaux partout ?
Camille ferma les yeux. Elle savait que ce ton ne voulait pas dire méchanceté. Il signifiait que la mère et le fils parlaient la même langue, une langue qu’elle n’apprendrait jamais.
— Catherine, vous êtes une femme formidable. Vous avez élevé un fils brillant, c’est un très bon architecte, je le reconnais. Vous avez le droit d’avoir besoin de lui. Mais j’ai aussi le droit d’avoir besoin de mon mari. Je vous passe Mathieu, je crois qu’on se comprend mieux comme ça.
Elle reposa le téléphone sur la table sans attendre la réponse. Mathieu le reprit, hagard. Il écouta sa mère quelques secondes, puis raccrocha. L’espace d’un instant, un silence étrange emplit la pièce, seulement troublé par le tic-tac d’une horloge comtoise.
— Bon, dit Mathieu en se frottant le menton. Tu es en train de me dire que je dois choisir. Toi ou ma mère. C’est ça ?
— Non, souffla-t-elle. Je ne te demande pas de choisir. Tu as déjà choisi il y a longtemps. Moi, je prends juste acte.
Elle sortit de la pièce sans un mot. Ses pas résonnèrent dans le long couloir aux moulures défraîchies, puis le bruit d’une porte de placard qu’on ouvre, des cintres qui tintent. Mathieu resta debout, pétrifié. Il s’attendait à ce qu’elle revienne en pleurant, en hurlant, en jetant des assiettes sur le parquet. Mais non. Elle revint avec la plus grosse valise de voyage qu’ils possédaient, une Samsonite anthracite achetée pour leur lune de miel en Sicile. Elle la posa sur la table, l’ouvrit en grand, et entreprit de la remplir méthodiquement.
Elle prit dans l’armoire de l’entrée ses chemises de lin, qu’il mettait toujours quand il descendait dans le Sud. Elle y déposa son matériel de dessin technique, ses carnets de croquis, sa trousse de géomètre. Elle maniait les objets sans violence, avec une précision d’horlogère. Elle alla chercher dans le bureau une boîte d’archives familiales qu’il gardait dans le tiroir du bas : des actes notariés, des relevés topographiques du terrain de Saint-Raphaël, le cadastre de la villa. Elle cala le tout entre deux pulls en laine polaire. Enfin, elle détacha de son trousseau personnel la clé de la porte d’entrée de l’appartement — une clé d’époque, lourde, en fer forgé — et la glissa dans la poche intérieure de la valise.
— Qu’est-ce que tu fais ? Mais qu’est-ce que tu fabriques, Camille ?
Elle ne répondit pas. Elle se dirigea vers le meuble à chaussures, fouilla dans le compartiment du bas et en sortit ses vieilles Pataugas pleines de poussière ocre, celles qu’il portait pour arpenter le massif de l’Estérel. Elle les plaça dans un sachet plastique et les ajouta à la valise.
Il voulut l’empoigner par le poignet pour l’empêcher de continuer, mais elle se dégagea d’un geste calme, comme on éloigne une branche qui gêne le passage sur un sentier.
— Camille, arrête ce cirque, enfin ! On va en parler rationnellement, on va trouver une solution. Un compromis. Tu sais bien que je tiens à toi. Mais comprends-moi, maman est seule au monde, je ne peux pas la laisser dans une baraque où la pluie traverse le plafond !
— Un compromis… répéta Camille en tirant la fermeture éclair de la valise d’un geste sec. C’est toi, le compromis depuis douze ans. Un mari à cinquante pour cent. Un architecte qui construit la maison de sa mère et qui oublie de changer le joint du robinet de sa femme. Eh bien voilà, tu n’as plus à choisir. Tu as tout ce qu’il te faut : tes outils, tes plans, tes clés. Et ta mère.
Elle souleva la valise à deux mains, fit quelques pas vers la porte d’entrée et la déposa sur le paillasson en fibres de coco, juste devant le seuil. Puis elle ouvrit la porte, laissa entrer l’air frais de la cage d’escalier qui sentait la cire et la poussière de pierre, et elle posa la Samsonite sur le palier.
Mathieu la suivait, désorienté, les bras ballants. Il regardait tantôt la valise, tantôt le visage de Camille, cherchant désespérément un signe de faiblesse, une lèvre qui tremble, un battement de cils. Mais elle se tenait droite, les bras croisés, et le regardait comme on regarde un bateau s’éloigner du port.
— Je ne sais pas quand passera le prochain TGV pour Saint-Raphaël, dit-elle d’une voix neutre. Il y en a sans doute un à six heures demain matin. Tu pourras dormir sur le palier ce soir.
— Camille, je… tu délires complètement.
— Non, Mathieu. Je m’arrête de faire semblant. Pendant douze ans, j’ai mis les couverts, j’ai lavé ton linge, j’ai préparé tes paniers-repas pour le chantier, j’ai fait bonne figure quand tu t’en allais encore une fois pour le Sud en disant « je t’appelle ce soir ». Sauf que tu appelais pour parler de l’enduit de façade, du devis exorbitant du couvreur, de l’escalier en pierre qui s’effrite. Tu ne m’as jamais vraiment parlé de nous. De moi. De ce qu’on construit à Paris, dans cet appartement que tu n’as jamais voulu acheter ensemble parce que « l’héritage de maman sera plus profitable ». Eh bien désormais, tu n’auras plus à faire semblant non plus.
Il ouvrit la bouche mais aucun son n’en sortit. Il passa la main dans ses cheveux, son regard errant de la valise au visage de Camille, puis à la porte entrouverte derrière laquelle on devinait la lumière chaude de la salle à manger.
— Et… et pour le robinet ? dit-il stupidement, sans savoir pourquoi ces mots précis lui venaient aux lèvres.
Elle esquissa un sourire, un sourire triste et las qui n’appelait aucune réponse.
— Le robinet m’a assez parlé de toi. Chaque goutte, chaque nuit, c’était une petite voix qui me rappelait que ce n’était jamais le moment avec toi, que ce serait toujours trop tard. Maintenant, il va se taire. J’ai appelé un plombier ce matin. Il passe mardi matin.
Elle recula d’un pas pour se placer derrière le seuil. Elle tenait la poignée de la porte d’une main, et de l’autre elle lui tendit sa propre valise, qu’il finit par saisir machinalement.
— Bonne route, Mathieu. Embrasse ta mère pour moi. Dis-lui qu’elle a gagné. Elle a toujours eu le dernier mot sur toi, et il n’y a rien de plus normal. C’est ton héritage.
Elle referma la porte. Le déclic du verrou fut feutré, presque élégant, comme un point final posé par une plume sur un registre ancien.
Mathieu resta immobile quelques secondes, sa valise à la main, le regard fixé sur le panneau de bois verni. De l’autre côté, il n’entendit d’abord rien, puis le son ténu d’un robinet qu’on fermait à fond, serrant fort sur la poignée. Et puis plus rien. Seulement le silence ouaté de l’immeuble endormi, et le bruit lointain de la pluie qui commençait à tambouriner sur les verrières des toits parisiens.
Il posa la valise, tira son téléphone de sa poche, composa le numéro de sa mère qui décrocha à la première sonnerie.
— Maman ? J’arrive demain. Je prendrai le premier train. Pour de bon cette fois.
Et pour la première fois, cette phrase ne le soulagea pas. Elle lui fit l’effet d’une porte qui se referme, exactement comme celle qu’il venait d’entendre claquer sans bruit derrière lui.
